dimanche 28 décembre 2014

Hanna et le sens insaisissable de la Sainteté


Nous avons étudié précédemment la première prière de Hanna. Voyons maintenant sa seconde prière, celle qu’elle prononça après la naissance de son fils. Elle se situe au début du Chapitre 2 de Chmouel I.

Deux phrases pleines de sens

Voyons ensemble simplement les deux premiers versets de Hanna.

א וַתִּתְפַּלֵּל חַנָּה, וַתֹּאמַר, עָלַץ לִבִּי בַּה׳, רָמָה קַרְנִי בַּה׳; רָחַב פִּי עַל-אוֹיְבַי, כִּי שָׂמַחְתִּי בִּישׁוּעָתֶךָ.
1 Et Hanna pria, et elle dit: Mon cœur exulte en l'Eternel, mon front s'est relevé grâce au Seigneur; je puis ouvrir la bouche en face de mes ennemis, car j'ai à me réjouir que Tu m’aies sauvée.

Que peut-on remarquer sur les verbes utilisés dans cette première phrase ?


1)       Le verbe « עָלַץ » signifie « exulter ». Il s’agit d’une fore de joie très forte. D’ailleurs, dans la Torah, les verbes sont composés de racines à trois lettres. Il y a une théorie selon laquelle lorsque deux verbes ont des racines quasiment similaires, où seule une lettre diffère, alors ces verbes ont un sens similaire. La lettre différente viendra donner une intensité, une connotation différente à ces deux verbes. Par exemple, dans notre cas, le verbe « עָלַץ » est très proche, même au niveau sonore, du verbe « עָלַז ». Ce dernier représente une sorte de paix intérieure, de joie tranquille[1]. La lettre « ץ » ressemble à la lettre « ז », mais elle est plus prononcée, plus dure ; elle nécessite que l’on appuie plus fort sur le palais lorsqu’on la prononce. Par conséquent, verbe « עָלַץ » représente une joie émotionnellement forte.

2)      Le verbe « רָמָה » signifie « relever » ou plutôt « élever ». L’expression « רָמָה קַרְנִי » est idiomatique. Elle signifie littéralement : « ma corne s’est élevée » que l’on pourrait rendre en « mon front s’est relevé ».

3)      Le verbe « רָחַב » représente l’ouverture, le fait de devenir plus large.

Si l’on résume, nous avons trois verbes : exulter / élever / élargir.  Quel est le point commun de ces trois verbes ? Quelle idée se retrouve-t-elle dans chacun de ces verbes ? En fait, il s’agit, à chaque fois, d’une expansion : extérieure (verticalement et horizontalement) et intérieure (exaltation).

D’où vient cette « explosion » sentimentale de Hanna ? Si l’on revient un tout petit peu en arrière dans son histoire, on se rappellera la puissance, l’intensité, la passion avec lesquelles Hanna vivait ces événements. On se souviendra aussi de l’impuissance des trois personnages qui l’entourent à lui porter secours : Eli la prend pour une saoule, Elkanna ne comprend pas son désarroi car, selon lui, son amour pour elle vaut bien mieux que dix enfants, et Peninna qui joue pleinement son rôle de rivale (en hébreu, rivale se dit « צָרָה » qui vient du mot « צָר » - « détresse » ou « étroitesse »). En réalité, Hanna est dans une situation de « צָרָה » qui signifie aussi « détresse » mais qui, littéralement, se traduit par « étroitesse ».  En effet, plus la situation dans laquelle est étroite, c’est-à-dire, moins il y a d’options qui s’offrent à nos, plus grande sera notre sentiment de détresse, plus grand sera notre sentiment de perte de liberté.

Hanna se trouvait dans une détresse. Elle réagit en priant. Et sa prière l’aide à exploser cette étroitesse…

Continuons.

ב אֵין-קָדוֹשׁ כַּה׳, כִּי אֵין בִּלְתֶּךָ; וְאֵין צוּר, כֵּאלֹקֵינוּ.
2 Nul n'est saint comme l'Eternel, car il n’y a personne à part Toi ! Et il n’existe aucun rocher comme notre D.ieu.

Cette deuxième phrase a l’air de n’avoir aucun sens rationnel. Pour plusieurs raisons :

1)       Est-ce vrai qu’ « il n’y a personne à part Toi » ? Hanna ne dit pas qu’il n’y a pas d’autres dieux, elle dit qu’il n’y a rien à part D.ieu. Mais nous, par exemple, n’existons-nous pas ?

2)      Et puis, admettons que cela soit vrai. En quoi le fait qu’Il soit le seul à exister fait de D.ieu un Saint ? Quel rapport entre Sa sainteté et le fait qu’il n’ait personne à part Lui ?

3)      De plus, quel rapport y-a-t-il entre le début et la fin de la phrase ? Pourquoi parler de D.ieu comme étant un rocher juste après avoir proclamé Sa sainteté ?

4)     Enfin, quel lien entre la joie, l’exaltation du premier verset avec la sainteté de D.ieuque Hanna exprime dans le second verset ?

Nous répondrons à ces questions et nous verrons alors, comme le dit le Malbim, que Hanna dévoile par ces quelques mots ce qu’est la Sainteté de D.ieu. Dans l’immédiat, j’aimerais que nous nous réfléchissions, justement, à cette notion de kédousha – sainteté.

Sainteté

Que représente cette notion de Sainteté dans la Torah ?

Nous voyons par exemple le terme kadosh – saint dans les lois concernant les objets du Temple. Par exemple, si l’on souhaite apporter un animal en sacrifice, on doit le sanctifier (להקדיש). En d’autres termes, avant qu’on ne le sanctifie, cet animal était destiné à tout type d’usage ; maintenant, il est destiné au Temple et aucune autre utilisation de cet animal n’est possible.

Nous retrouvons cette notion lors du mariage dont la première phase s’appelle les kidoushine­ - קידושין. De nos jours, cette phase du mariage se passe lorsque le mari donne l’anneau à sa femme. Une fois la phase des kidoushine faite, l’homme et la femme ne sont pas complètement mari et femme ; car il faut encore que la deuxième étape – que l’on appelle les nissouyine – se passe. Cependant, une telle femme est déjà considérée comme la femme de cet homme pour ce qui est des lois des relations extraconjugales. En d’autres termes, les kidoushine­ sanctifient une femme à un homme, ils créent une relation séparée, réservée, du reste du monde.

Ce qui ressort de ces deux exemples est que la Sainteté correspond à une séparation. L’animal sanctifié est séparé du monde pour n’avoir qu’une seule utilisation possible. La femme sanctifiée est séparée du monde pour n’avoir qu’une seule relation réservée avec son mari.

D.ieu est Saint. Il serait dont, Lui aussi, séparé. Qu’est-ce que cela signifie ?
C’est vrai que le moins que l’on puisse dire est que D.ieu est différent de nous. Si je vous demandais de lister nos différences, vous me diriez surement que D.ieu est :
-          Omniscient
-          Omniprésent
-          Notre Créateur
-          Eternel
-          Sans forme
-          Au dessus du Temps
-          En dehors de l’Espace
-          En dehors même de notre champ de compréhension[2] !

Fondements du Rambam

J’aimerais maintenant que nous étudiions ensemble un texte du Rambam qui, je pense, traite exactement de la Sainteté de D.ieu.

רמב"ם הלכות יסודי התורה פרק א
א. יסוד היסודות ועמוד החכמות לידע שיש שם מצוי ראשון, והוא ממציא כל נמצא, וכל הנמצאים משמים וארץ ומה שביניהם לא נמצאו אלא מאמתת המצאו. ב. ואם יעלה על הדעת שהוא אינו מצוי אין דבר אחר יכול להמצאות. ג. ואם יעלה על הדעת שאין כל הנמצאים מלבדו מצויים הוא לבדו יהיה מצוי, ולא יבטל הוא לבטולם, שכל הנמצאים צריכין לו והוא ברוך הוא אינו צריך להם ולא לאחד מהם, לפיכך אין אמתתו כאמתת אחד מהם. ד. הוא שהנביא אומר וה' אלהים אמת, הוא לבדו האמת ואין לאחר אמת כאמתתו, והוא שהתורה אומרת אין עוד מלבדו, כלומר אין שם מצוי אמת מלבדו כמותו.
Chapitre Premier du Yad, Yessodé Hatorah[3]
1. Le fondement de tous les fondements et le pilier de toutes les sciences est d’être conscient qu’il est une Existence Première qui fait venir toute chose à l’existence. Toute chose existante du Ciel et de la Terre, ou intermédiaire, n’est venue à l’existence qu’en vertu de la vérité de Son existence. 2. Si l’on considérait qu’Il n’existe pas, rien d’autre ne pourrait exister. 3. Si l’on supposait que tous les autres êtres sont inexistants, Lui seul continuerait d’exister ; leur non-existence n’impliquerait pas Sa non-existence. Car tous les êtres ont besoin de Lui, mais Lui, béni soit-Il n’a pas besoin d’eux, ni d’aucun eux. C’est pourquoi, Sa réalité est différente de celle de chacun d’eux. 4. C’est ce que le prophète entend quand il dit : « L’Eterne-l D.ieu est vrai » ; Lui seul est réel, et aucun autre n’a une réalité semblable à la Sienne. C’est [cette idée] que la Thora exprime [dans le verset] : « Il n’est rien d’autre que Lui », c'est-à-dire « il n’est pas d’existence autre que Lui qui est réelle comme Lui ».

Je vous invite à prendre 10 minutes pour lire ces quelques phrases du Rambam et de lister toutes les questions  ou commentaires qui vous viennent à l’esprit.

Voici quelques points qui m’ont interpelé :

1)       Pourquoi le Rambam parle-t-il de « vérité de Son existence » ? Pourquoi ne pas parler simplement d’existence ? On retrouve cette notion à plusieurs endroits. Quel message veut-il nous transmettre ?

2)      Pourquoi parler d’ « Existence Première » et non de « Cause Première » ? Cela voudrait dire que Sa seule existence permet l’existence de chaque être sur terre. Notre existence ne serrait qu’un corollaire de la Sienne. Comment comprendre cela ?

3)      Notons le temps utilisé : il s’agit du présent. Il « fait venir toute chose à l’existence ». Cela laisse entendre que tout ceci n’est pas ponctuel, mais perpétuel. Il ne s’agit pas d’expliquer la création des êtres sur terre, mais leur existence même, à l’instant présent. C’est ce qui ressort des paragraphes 2 et 3.

4)     D’ailleurs, les paragraphes 2 et 3 ne sont pas très clairs. Qu’est-ce que le Rambam cherche-t-il à nous dire ? On a l’impression qu’il s’agit de phrases compliquées censées nous apprendre que le monde est dépendant de D.ieu mais que Lui n’est pas dépendant du monde. C’est-à-dire que philosophiquement, on pourrait concevoir un D.ieu sans monde, mais point de monde sans D.ieu. Pourquoi ?

5)      A la fin du paragraphe 3, il a l’air de dire qu’il y a différents niveaux de réalité ou de vérité. Qu’est-ce que cela signifie ?

6)     Finalement, quelle est la définition du mot « אמת » - « Vérité » pour Rambam ?

La Vérité

J’aimerais maintenant que nous étudiions ensemble un texte du Rambam qui, je pense, traite
Commençons par traiter cette dernière question. Aussi bizarre que cela puisse paraitre, je pense que Rambam a la même conception de la vérité que nous. Je m’explique : nous disons de la proposition "1+1=2" qu’elle est vraie. C’est aussi simple que cela, la vérité.

Prenons l’exemple suivant. Vous êtes un étudiant très charismatique et vous pensez que "4+4=7". Vous en êtes convaincu et vous arrivez même à en convaincre votre professeur de mathématiques. Puis, c’est au tour du professeur de philosophie d’y croire. Bref, toute votre université est maintenant convaincu que "4+4=7". Cette idée fait son chemin et, à force de communication et de persuasion, toute la France, puis tout le monde pense désormais que  "4+4=7" est vraie. Plus personne, dans le monde, ne pense que "4+4=8".
Dans une telle situation, la phrase "4+4=7" a-t-elle une existence ? La réponse est : Oui ! Car, en effet, des gens sur terre pensent que cette phrase est vraie. Il y a cependant une différence entre les propositions "4+4=7" et "4+4=8" ? Quelle est cette différence ? Certes, les deux existent, mais l’une est essentiellement vraie ("4+4=8") et l’autre est essentiellement fausse ("4+4=7"). En d’autres termes, "4+4=7" ne doit son existence qu’au fait que des personnes y croient. Si ces personnes changent d’avis ou disparaissent, cette phrase n’existera plus. En philosophie, on appelle cela une existence contingente. Tandis que "4+4=8" ne doit son existence à personne. Même si aucun homme sur terre n’y croit, elle ne cessera d’exister car elle a une existence indépendante.

Pour appuyer un petit peu cette idée, nos sages font remarquer les lettres formants le mot vérité en hébreu sont : אמת. Ces trois lettres sont stables, elles ont au moins deux points de contact avec le sol. De plus, elles sont la 1ère, la dernière et la lettre du milieu de l’alphabet hébraïque : le centre de gravité est bien placé le mot est bien stable. Tandis que le mot hébreu pour mensonge est שקר. Ces lettres sont instables et sont trois lettres suivies de la fin de l’alphabet. Le centre de gravité est décalé. Le mot ne tient pas tout seul, il ne tiendra debout que si quelqu’un le soutiendra. La vérité n’a besoin de personne pour exister, son existence est indépendante.

Cette explication faite sur la notion de vérité, relisons ensemble le texte du Rambam et vous verrez que toutes les questions que nous nous sommes posées s’évaporent…

1. Le fondement de tous les fondements et le pilier de toutes les sciences est d’être conscient qu’il est une Existence Première qui fait venir toute chose à l’existence. Toute chose existante du Ciel et de la Terre, ou intermédiaire, n’est venue à l’existence qu’en vertu de la vérité de Son existence.

D.ieu est une « Existence Première » : Personne n’a décidé de le créer, Il existe, c’est tout. « Toute chose (…) n’est venue à l’existence qu’en vertu de la vérité de Son existence », c’est-à-dire : en vertu de la réalité indépendante de Son existence. Toutes les choses qui sont sur terre n’ont qu’une existence contingente, leur existence dépend de D.ieu.

2. Si l’on considérait qu’Il n’existe pas, rien d’autre ne pourrait exister.

Son existence est indépendante de toute autre existence. Il est la vraie existence. Toute autre existence n’est qu’un corollaire de Son existence.

3. Si l’on supposait que tous les autres êtres sont inexistants, Lui seul continuerait d’exister ; leur non-existence n’impliquerait pas Sa non-existence. Car tous les êtres ont besoin de Lui, mais Lui, béni soit-Il n’a pas besoin d’eux, ni d’aucun eux. C’est pourquoi, Sa réalité est différente de celle de chacun d’eux.

Dès lors, il est normal de considérer différents niveaux d’existence. Nous avons, en temps que créatures, un certain degré d’indépendance dans notre existence. Mais celui-ci est incomparable avec celui de D.ieu qui, Lui, est la fondation de l’existence réelle, indépendante.

Conclusion

Revenons à Hanna. Un peu plus tôt, nous nous étions demandé comment définir la sainteté de D.ieu. Nous avions pensé au fait que D.ieu est au-delà du Temps et de l’Espace, omniscient etc. Mais ce n’est pas comme cela que Hanna voit cette sainteté.

En effet, le problème de tous ces attributs est qu’il renforcent notre sentiment que D.ieu n’a rien à voir avec nous, qu’Il est tellement différent et séparé qu’il nous est impossible d’avoir une quelconque relation avec Lui.

Vient Hanna, et elle nous apprend qu’il y a une autre manière d’appréhender la Kédousha. Certes, Il est séparé, mais ce n’est pas parce qu’Il est différent. Non, il est séparé parce qu’Il est la cause de toute existence, de mon existence. Il est le « rocher », la fondation de toute existence, de mon existence.

Hanna était dans une détresse. Personne ne la comprenait. Mais qui mieux que D.ieu peut la comprendre ?! Il est celui par qui l’existence de Hanna est réelle, Il est celui qui est la base de tout ce qu’elle vit. C’est pour cela qu’elle se tourne vers Lui, celui-qui est La Sainteté incarnée.

Voilà ce que Hanna nous a révélé à propos de la Kédousha.


Traduit librement par Naty à partir d’une série de conférences données par Rav Fohrman. Le titre original de la série est : « Is it Kosher to argue ? ».


[1] N.d.T – Voir par exemple Téhilim 149:5
[2] C’est pour cela qu’il ne nous est pas permis d’ajouter des attributs à D.ieu, autres que ceux que nos maîtres ont institué dans la prière. En effet, nous n’avons rien, dans notre expérience personnelle, dans notre vocabulaire pour décrire D.ieu. Cela me fait penser à cet homme qui a vécu des horreurs au Vietnam et qui refusait de les raconter car disait-il : « Seuls ceux qui ont vécus quelque chose de similaire pourraient comprendre ! Et même si je cherche les plus précis des mots pour en parler, les gens ne saisiraient pas l’ampleur des horreurs que j’ai vécues… »
[3] N.d.T – traduction du Beth Loubavitch disponible au lien suivant : http://www.loubavitch.fr/etude/etudes-quotidiennes/rambam-1/detailevenement/80446/-/rambam-1-chapitre




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