mercredi 25 décembre 2013

Eliahou et les corbeaux



Lé’ilouï Nichmat Myriam bat Menana            לעלוי נשמת מרים בת מננה

 
Le plaidoyer de Yéhouda au début de la Parachat Vayigach a des résonnances dans le Tanakh.

Par exemple, dans Shmouel I, il est dit que (18:1) « וְנֶפֶשׁ יְהוֹנָתָן, נִקְשְׁרָה בְּנֶפֶשׁ דָּוִד » - « l’âme de Yonathan s’est attachée à l’âme de David ». Cette expression rappelle évidemment ce que Yéhouda dit à Yossef afin de faire libérer Binyamin. Il dit que si Binyamin n’était pas libéré, son père risquerait de mourir car (Béréchit 44:30) « וְנַפְשׁוֹ, קְשׁוּרָה בְנַפְשׁוֹ » - « son âme est attachée à son âme ». Cette similitude de formulation n’est pas anodine ; elle est porteuse de signification sur la relation entre Yonathan et David.


Nous n’allons pas étudier cet épisode maintenant. J’aimerais plutôt que nous nous concentrions sur un petit passage qui se trouve dans Melakhim I et qui va nous amener à visiter d’autres passages du Séfer Béréchit. Oubliez maintenant Yossef et ses frères, nous y reviendrons plus tard.

Qui est Eliahou ?


Nous allons maintenant parler d’un personnage que vous connaissez tous. Il s’agit d’Eliahou Hanavi. C’est un personnage assez présent dans nos vies, mais allons voir comment le Tanakh en parle. Voici le premier verset qui parle d’Eliahou (Melakhim I 17:1)

א וַיֹּאמֶר אֵלִיָּהוּ הַתִּשְׁבִּי מִתֹּשָׁבֵי גִלְעָד, אֶל-אַחְאָב, חַי-ה׳ אֱלֹקֵי יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר עָמַדְתִּי לְפָנָיו, אִם-יִהְיֶה הַשָּׁנִים הָאֵלֶּה טַל וּמָטָר--כִּי, אִם-לְפִי דְבָרִי. 
1 Eliahou le Tishbi, un de ceux qui habitait Guil’ad, dit à A’hav: "Par le D.ieu vivant, divinité d'Israël, Celui devant Qui j’ai été! Il n'y aura, ces années-ci, ni pluie ni rosée, si ce n'est à mon commandement (litt. selon ma parole)."

Ce premier verset soulève chez moi quelques questions.

Questions

1/ Aucune présentation

Tout d’abord, il y a quelque chose de très étonnant ici. Eliahou a l’air de sortir de nulle part ! Aucune présentation n’est faite avant son apparition. Il vient prendre une décision radicale : il déclare une sécheresse, mais le texte ne nous dit pas qui est Eliahou. On ne connaît rien de sa vie.

Alors, c’est vrai. Eliahou Hanavi est présent dans nos vies. On lui prépare un verre de vin pour le Séder de Pessa’h, on lui prévoit une chaise lors de la Brith Mila, il y est le Malakh Habrith – l’ange de l’alliance, on parle de lui tous les samedi soirs lors de la havdala. On le connaît aussi à travers le Talmud où il apparaît à de nombreuses reprises. Mais alors pourquoi le texte du Tanakh ne nous dit-il rien sur Eliahou avant cette déclaration ?

A titre de comparaison, on sait beaucoup de choses de Shmouel, le prophète. Le texte nous le présente en détail : on sait d’où il vient, qui sont ses parents, comment il est né etc.
Pourquoi le Tanakh ne daigne-t-il pas présenter un prophète aussi important qu’Eliahou ?

2/ Pour qui agit-il ?

Sa première action présentée dans le Tanakh a forcément son importance pour comprendre le personnage d’Eliahou. Alors, relisez bien le verset cité ci-dessus et déterminez si Eliahou agit de son propre chef ou s’il suit les instructions de Hachem.

Voyons peut-être le contexte de cette déclaration d’Eliahou : Le tout nouveau roi s’appelle A’hav et il est mauvais. Il sert la ’avoda zara (appelée ba’al), il lui fait même construire une maison (au lieu de s’occuper de reconstruire le Beth Hamikdach), il se marie avec Izével, une étrangère. C’est pendant son règne qu’un dénommé ’Hiel a reconstruit la ville de Yéri’ho et a perdu tous ses enfants. En effet, à l’époque de Yéhochoua’, Hachem avait prévenu que toute personne qui reconstruirait Yéri’ho perdrait ses enfants.

C’est là qu’Eliahou s’exprime. Peut-on considérer, à la lecture des mots employés par Eliahou que celui-ci est bien un chalia’h, un envoyé de Hachem ? Certes, il dit qu’il se tient devant D.ieu. Mais D.ieu lui a-t-Il demandé de dire cela ?

Il semblerait bien que non ! Il semblerait bien qu’Eliahou ait décidé tout seul de formuler cette sentence de sécheresse…

Ceci est ’d'autant plus clair quand on regarde les versets qui encadrent cette phrase prononcée par Eliahou:

לד כִּדְבַר ה׳, אֲשֶׁר דִּבֶּר בְּיַד יְהוֹשֻׁעַ בִּן-נוּן.  {ס}
34 (…) conformément à la parole de D.ieu transmise par Yéhochoua’ Bin  Noun.
א וַיֹּאמֶר אֵלִיָּהוּ הַתִּשְׁבִּי מִתֹּשָׁבֵי גִלְעָד, אֶל-אַחְאָב, חַי-ה׳ אֱלֹקֵי יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר עָמַדְתִּי לְפָנָיו, אִם-יִהְיֶה הַשָּׁנִים הָאֵלֶּה טַל וּמָטָר--כִּי, אִם-לְפִי דְבָרִי
1 Eliahou le Tishbi, un de ceux qui habitait Guil’ad, dit à A’hav: "Par le D.ieu vivant, divinité d'Israël, Celui devant lequel j’ai été! Il n'y aura, ces années-ci, ni pluie ni rosée, si ce n'est à mon commandement (litt. selon ma parole)."
ב וַיְהִי דְבַר-ה׳, אֵלָיו לֵאמֹר. 
2 Et la parole de  D.ieu lui fut adressée en ces termes:

Ceci met bien en exergue le « לְפִי דְבָרִי » - « selon ma parole » employé par Eliahou comme étant en opposition avec « דְבַר-ה׳ » - « la parole de D.ieu ». Eliahou a bien l’air d’agir de manière unilatérale, sans pré-accord ou demande directe de Hachem.

Eliahou : un chalia’h ?

Alors on pourrait considérer qu’Eliahou est un chalia’h (envoyé, émissaire) de D.ieu, sans que D.ieu ne l’ait spécifiquement appointé pour cette mission.

Mais est-ce possible ? Peut-on faire quelque chose pour le compte de quelqu’un sans que celui-ci ne soit au courant ? La réponse halakhique est : oui !

En effet, on dit (Kiddushin 23) : « זכין לאדם שלא בפניו » - « On peut faire profiter une personne même si elle n’est pas présente ». C’est-à-dire que je pourrais me nommer chalia’h pour un ami sans que celui-ci ne soit au courant que je fais une action pour son bénéfice. Par exemple, si je trouve un billet de 100€ dans la rue et que je veux l’acquérir pour mon ami, cela fonctionne : il appartient bien désormais à mon ami bien que ce dernier ne le sache pas encore.

 Alors peut-être pourrait-on dire que c’est pareil avec Eliahou. Il se serait lui-même nommé chalia’h de Hachem pour décréter la sécheresse. En tout cas, Hachem le suit dans ce décret puisque la sécheresse s’installe durablement…

Qui suit qui ?

La question que l’on pourrait maintenant se poser est la suivante : quelle est la différence entre les fois où Hachem demande à Eliahou de faire une action et les fois où Eliahou se nomme tout seul chalia’h ?

Qu’est-ce qu’un « ’Oved Hachem » ?

Selon vous, qu’est-ce que cela signifie que d’être un « ’Oved Hachem » (litt. « Qui sert D.ieu ») ? En général, on dira qu’il s’agit d’être une personne qui suit Hachem, qui respecte ses commandements.

Mais Eliahou va plus loin que simplement suivre Hachem, il est devant Lui, il Le devance.

Qu’est-ce que ça veut dire « être devant D.ieu », « Le devancer » ? Jusqu’où est-ce qu’on peut aller et être sûr que D.ieu nous suivra ? Comment être sûr qu’on n’ira pas trop loin ?

Au passage, il y a un prophète de l’époque d’Eliahou qui s’appelle ’Ovadiahou. Ce dernier est loyal à A’hav et essayera de discuter, négocier avec lui. ’Ovadiahou et Eliahou s’opposent sur la méthode à adopter vis-à-vis d’A’hav. Et ceci peut même se voir dans leurs noms :
-          ’Ovadiahou : עבדיהו peut se décomposer en « עבד - יה » : ’Oved Hachem
-          Eliahou : אליהו peut se décomposer en « אלי - יהו » : Mon D.ieu est Hachem !
Il s’agit de deux modèles. Le premier suit Hachem, il respecte ses demandes. Mais le second, Eliahou, proclame « Je représente et je défends D.ieu » et peut parfois aller plus loin que là où D.ieu aurait été.

Il y a d’ailleurs un enseignement de ’Hazal dans la guemara à la fin de Sanhédrin qui va dans ce sens. La guemara se demande ce qui a causé cette sécheresse et raconte qu’Eliahou et A’hav se sont rencontrés alors qu’ils allaient réconforter ’Hiel l’endeuillé. ’Hiel venait en effet de perdre tous ses enfants car il avait enfreint la malédiction que Yéhochoua’ avait prononcé contre toute personne qui reconstruirait Yéri’ho. Voici le dialogue entre Eliahou et A’hav (Sanhédrin 113a) :

אמר ליה השתא לווטתא דמשה לא קא מקיימא דכתיב וסרתם ועבדתם וגו' וכתיב וחרה אף ה' בכם ועצר את השמים וגו' וההוא גברא אוקים ליה עבודת כוכבים על כל תלם ותלם ולא שביק ליה מיטרא דמיזל מיסגד ליה לווטתא דיהושע תלמידיה מקיימא מיד ויאמר אליהו התשבי מתושבי גלעד חי ה' אלהי ישראל אם יהיה טל ומטר וגו'

A’hav dit à Eliahou : « Comment cela se fait-il que la malédiction du Talmid, de l’élève Yéhochoua’ se soit réalisée alors que celle de son Rav ne s’est pas réalisée ? » En effet, il est écrit dans la Torah dans le passage de « Véhaya Im Chamoa’ » qu’une malédiction de sécheresse frapperait les Bnei Israël si ceux-ci s’adonnaient à l’idolâtrie. Or A’hav se vante d’avoir développé la ’avoda zara dans son royaume sans qu’aucune sécheresse ne se soit déclarée. Alors immédiatement Eliahou déclare : « חַי-ה׳ אֱלֹקֵי יִשְׂרָאֵל אִם-יִהְיֶה טַל וּמָטָר » - « Par le D.ieu vivant, divinité d'Israël! Il n'y aura  ni pluie ni rosée ».

On peut d’ailleurs remarquer que la réaction d’Eliahou est en phase avec sa conception des choses. C’est le mauvais comportement de ’Hiel qui a déclenché sa malédiction. Le mot ’Hiel peut se lire « חי אל » - « Haï El » qui signifie « dieu vivant » où dieu se réfère à n’importe quel dieu (« אל » signifie puissance, c’est un terme générique). Alors Eliahou réagit et dit : « חַי-ה׳ אֱלֹקֵי » - « Haï Hachem El… ». Il coupe le nom de ’Hiel en y introduisant le nom de D.ieu qu’il porte dans son nom et qu’il défend.

Qu’est-ce qui serait arrivé si… ?

Ceci m’amène à la question suivante : il est vrai qu’Eliahou a pris les devants et a déclaré la sécheresse qui a bien eu lieu (donc Hachem l’a suivi). Mais que se serait-il passé si Eliahou n’avait pas prononcé cette malédiction ?

Il y a un midrash (Cho’her Tov § 63, 3) qui identifie Eliahou et Pin’has (« פנחס הוא אליהו »). Je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Est-ce que c’est Pin’has qui a vécu longtemps ? Est-ce qu’Eliahou est une réincarnation de Pin’has ? Peu m’importe. Disons que la question à se poser, à la lecture de ce midrash est : d’où nos sages savent-ils cela ? Comment sont-ils arrivés à cette identification ?

Il semblerait que ce midrash se base sur une preuve textuelle qui lie Eliahou à Pin’has. En effet, Eliahou dira, (Melakhim I 19:10) : « קַנֹּא קִנֵּאתִי » - « J’ai été plein de zèle ». Ces mots sont les mêmes – aux voyelles près – que ceux que la Torah emploie pour Pin’has au sujet de son acte de bravoure (Bamidbar 25:11) « בְּקַנְאוֹ אֶת-קִנְאָתִי » - « en ayant été plein de zèle pour Moi ».

Pin’has est connu pour son zèle. Il y a eu une profanation du nom divin en public (’hiloul Hachem) : Zimri – un chef de tribu – a eu une relation avec Kosbi, une Midianite. Selon la loi, Zimri était-il passible de mort ? La réponse est que cela dépend… En effet, Rachi (sur Bamidbar 25:7) rapporte : « הבועל ארמית - קנאים פוגעים בו » - « celui qui s’accouple avec une Aramith – les zélotes le frappent à mort ». Cela signifie que si une cours de justice l’avait jugé, Zimri n’aurait pas été condamné à mort ! Par cet exemple, Pin’has nous montre l’archétype du zélote – kanaï : un homme qui prend des initiatives et Hachem le suit.

Et il me semble que c’est le sens du midrash que nous avons cité qui racontait une discussion entre A’hav et Eliahou. On y voit bien une réaction d’Eliahou face à un mépris d’A’hav. Le kanaï qu’il est ne peut pas supporter un tel affront, un tel manque de respect envers Hachem. On ne peut pas laisser cette provocation sans réponse ! Voilà ce qui pousse Eliahou à réagir. Tout comme Pin’has, Eliahou est un kanaï[1].

L’histoire peut alors prendre plusieurs chemins. Tout dépendra de si elle trouvera un kanaï sur son chemin. Si Pin’has n’avait pas réagit avec son zèle, Zimri n’aurait pas été tué. De même, si Eliahou n’avait pas décrété la sécheresse, il n’y en aurait pas eu …

Eliahou et Pin’has sont ce genre de personnes qui défendent avec zèle l’honneur de D.ieu. Ce dernier ne peut donc faire autre chose que les soutenir. Une image parlante est la suivante : votre père se fait insulter en public et vous ne pouvez pas accepter cela. Vous vous interposez et prenez la défense de votre père. Celui-ci se trouve derrière vous. Il ne peut que vous soutenir. Je crois que c’est, en partie, le sens de ce midrash (Mékhilta sur Chémot 12) qui dit : « אליהו תבע כובד האב ולא כבוד הבן » - « Eliahou a défendu l’honneur du père et pas l’honneur du fils ».

La question que je pose maintenant est la suivante : comment Hachem communique-t-il avec ce genre de personnes qui se lèvent pour Lui comme Pin’has et Eliahou ? Voyons voir les prochains versets de l’histoire d’Eliahou.

Eliahou et les corbeaux


A peine Eliahou avait-il promulgué cette malédiction de sécheresse qu’il lui fallait se cacher. En effet, il était devenu l’ennemi public numéro 1 du roi A’hav. Hachem l’envoie dans un endroit où personne ne pourra le trouver (Melakhim I 17:2-7) :

ב וַיְהִי דְבַר-ה׳, אֵלָיו לֵאמֹר. 
2 Et la parole de D.ieu lui fut adressée en ces termes:
ג לֵךְ מִזֶּה, וּפָנִיתָ לְּךָ קֵדְמָה; וְנִסְתַּרְתָּ בְּנַחַל כְּרִית, אֲשֶׁר עַל-פְּנֵי הַיַּרְדֵּן. 
3 "Quitte ce lieu, dirige-toi vers l’Est et cache-toi près du fleuve Kerite, qui fait face au Jourdain.
ד וְהָיָה, מֵהַנַּחַל תִּשְׁתֶּה; וְאֶת-הָעֹרְבִים צִוִּיתִי, לְכַלְכֶּלְךָ שָׁם. 
4 Tu boiras de l’eau du fleuve, et j’ai ordonné aux corbeaux de te nourrir."
ה וַיֵּלֶךְ וַיַּעַשׂ, כִּדְבַר ה׳; וַיֵּלֶךְ, וַיֵּשֶׁב בְּנַחַל כְּרִית, אֲשֶׁר, עַל-פְּנֵי הַיַּרְדֵּן. 
5 Il partit et, agit conformément à la parole de D.ieu, il s’installa près du fleuve Kerite en face du Jourdain.
ו וְהָעֹרְבִים, מְבִאִים לוֹ לֶחֶם וּבָשָׂר בַּבֹּקֶר, וְלֶחֶם וּבָשָׂר, בָּעָרֶב; וּמִן-הַנַּחַל, יִשְׁתֶּה. 
6 Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande le matin, du pain et de la viande le soir, et il buvait de l'eau du fleuve.
ז וַיְהִי מִקֵּץ יָמִים, וַיִּיבַשׁ הַנָּחַל:  כִּי לֹא-הָיָה גֶשֶׁם, בָּאָרֶץ.
7 Mais au bout de quelque temps le fleuve sécha, car il n’y avait plus de pluie dans le pays.

Ces quelques versets éveillent en moi quelques questions.

Questions

1/ Intérêt

Tout d’abord, quel est l’intérêt de cette histoire ? Elle ne concerne qu’Eliahou. Elle n’a aucun impact sur la nation d’Israël, aucune conséquence politique… Pourquoi le Tanakh nous raconte-t-il cette histoire ? Qu’est-on censé apprendre de cette histoire ?




2/ Eliahou et le reste du monde

Eliahou vient de décréter la sécheresse. Donc tout le pays souffre de soif et sûrement aussi de faim. Et pour Eliahou, comment ça se passe ? Il est plutôt bien entretenu, non ? Les corbeaux lui amènent pain et viande le matin et le soir, le fleuve lui offre de l’eau à souhait.

Nos sages disent (Sanhédrin) d’ailleurs que les corbeaux piquaient le pain et la viande qu’ils amenaient à Eliahou directement de la table du roi A’hav. Peut-être pour dire que ce qu’Eliahou prenait était en moins pour le reste du peuple. Et puis, quand la table du roi est vide, c’est que la situation est très grave…

Que se passe-t-il ici ? Qu’est-ce que D.ieu cherche à faire en agissant de la sorte ?


Les corbeaux

Parlons maintenant des corbeaux. Je vois, dans ces corbeaux, trois niveaux de symbole qui vont nous aider à comprendre cette histoire.

Symbole #1

Que sait-on des corbeaux ? Quelles caractéristiques leur connaissons-nous, dans le Tanakh ? A tout le moins, nous savons qu’ils ne nourrissent pas bien leurs nourrissons. Nous le voyons par exemple dans Iyov (38:41) «  מִי יָכִין לָעֹרֵב צֵידוֹ: כִּי-יְלָדָו, אֶל-אֵל יְשַׁוֵּעוּ; יִתְעוּ, לִבְלִי-אֹכֶל» - « Qui préparera la nourriture du corbeau, alors que ses petits crient vers D.ieu et errent sans nourriture ? » ou encore dans Téhilim (147:9) « נוֹתֵן לִבְהֵמָה לַחְמָהּ; לִבְנֵי עֹרֵב, אֲשֶׁר יִקְרָאוּ » - « Il donne à la bête sa nourriture ; ainsi qu’aux petits du corbeau qui réclament ».

Bref, le corbeau, au lieu de s’occuper de ses petits, amène de la nourriture à profusion à Eliahou. C’est-à-dire qu’au lieu de nourrir les enfants (i.e. les Bnei Israël), c’est aux besoins d’Eliahou qu’on pourvoit…

Symbole #2

Il y a une autre histoire avec des corbeaux dans le Tanakh.
Il s’agit d’une histoire, comme ici :
-          Avec des corbeaux
-          Qui vont et qui viennent
-          Ils vont et viennent jusqu’à que l’eau sèche
-          Où il y a l’expression « וַיְהִי מִקֵּץ יָמִים »

Je pense que vous l’avez deviné, il s’agit de Noa’h qui a envoyé le corbeau (Béréchit 8:6-7) :

ו וַיְהִי, מִקֵּץ אַרְבָּעִים יוֹם; וַיִּפְתַּח נֹחַ, אֶת-חַלּוֹן הַתֵּבָה אֲשֶׁר עָשָׂה. 
6 Au bout de quarante jours, Noa’h ouvrit la fenêtre de l’arche qu'il avait fabriquée.
ז וַיְשַׁלַּח, אֶת-הָעֹרֵב; וַיֵּצֵא יָצוֹא וָשׁוֹב, עַד-יְבֹשֶׁת הַמַּיִם מֵעַל הָאָרֶץ. 
7 Il envoya le corbeau, qui allait et revenait jusqu'à ce que les eaux eussent séché sur la terre.

Il semblerait que nos sages aient aussi fait ce lien. Rachi sur Béréchit 8:7 amène le midrash suivant (Béréchit Rabba 33:5):

מוכן היה העורב לשליחות אחרת בעצירת גשמים בימי אליהו, שנאמר והעורבים מביאים לו לחם ובשר
Le corbeau [allait et revenait dans le monde] comme ayant été mis en réserve pour une autre mission lors d’un autre assèchement des eaux, à l’époque d’Eliahou, ainsi qu’il est écrit : « les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande ».

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Ou, de manière plus globale, qu’est-ce qui, dans l’histoire de Noa’h, est similaire à celle d’Eliahou?

Il s’agit dans les deux cas (Noa’h et Eliahou) de destructions. Mais ces destructions sont en miroir l’une de l’autre : dans un cas, il y a trop d’eau, dans l’autre, il n’y en a pas assez. A chaque fois, il y a une personne et un endroit qui sont sains et saufs. Noa’h et sa famille sont en sécurité dans l’arche. Eliahou est protégé de la sécheresse au fleuve Kerite.

D’ailleurs, que signifie Kerite ? Etrange nom pour un fleuve…
-          Kerite (כְּרִית) est de la même racine que le mot « כרת » – « retranchement ». Cela signifie peut-être qu’Eliahou est ainsi séparé du reste du monde qui souffre de la sécheresse. Il est dans son arche…
-          Mais le terme Kerite (כְּרִית) est également souvent employé lorsqu’on scelle une alliance, on dit : « כורת ברית »  - « sceller une alliance » (par exemple Chémot 34:10). Eliahou défend fermement une alliance, celle de Véhaya Im Chamoa’ ; tandis que Hahem met en place une alliance avec les Hommes, celle de l’Arc-en-Ciel. D’ailleurs, lors de cette alliance, Hachem emploie aussi le terme « כְּרִית » : (Béréchit 9:11) « וְלֹא-יִכָּרֵת ».

Nous avons à faire, finalement, à deux alliances opposées. D’un côté celle de Véhaya Im Chamoa’ qui prévoit la sécheresse (et donc la destruction) des hommes qui s’adonneront à la ’avoda zara. Et d’un autre côté, nous avons l’alliance de l’Arc-en-Ciel qui espère qu’il n’y aura plus besoin de tuer des Hommes (Béréchit 9:11) « וְלֹא-יִכָּרֵת כָּל-בָּשָׂר עוֹד » - « et il n’y aura plus de chair détruite » par les eaux du déluge.

Quel message Hachem cherche-t-il à envoyer à Eliahou avec ces corbeaux qui rappellent Noa’h ?

Il y a encore une différence entre Noa’h et Eliahou. En effet, qui déclare la catastrophe à venir ? Pour le déluge de Noa’h, c’était Hachem ; tandis que pour la sécheresse, c’est Eliahou lui-même. C’est bizarre, c’est comme si Eliahou se mettait à la place de D.ieu, ici. Qu’est-ce qui se passe dans ces cas là ? C’est cette question qui nous amène au troisième niveau de symbole des corbeaux.

Symbole #3

Tout cela a peut-être à voir avec son nom, à Eliahou. Nous avons déjà expliqué comment le nom « Eliahou » pouvait expliquer son comportement. Mais Eliahou possède un nom composé dans notre histoire, il s’appelle « אֵלִיָּהוּ הַתִּשְׁבִּי מִתֹּשָׁבֵי גִלְעָד » - « Eliahou le Tishbi, des habitants de Guil’ad ».

Le Ba’al Hatourim sur Béréchit 8:7 fait remarquer la chose suivante. Le verset dit, à propos du corbeau de Noa’h, qu’il allait et revenait jusqu’à « יְבֹשֶׁת הַמַּיִם » ce que l’eau ait séché. Or « יְבֹשֶׁת » et « תִּשְׁבִּי » sont formés des mêmes lettres. De plus, dit-il, le mot « יְבֹושֶׁת » possède la même guematria (valeur numérique) que le mot « נַחַל כְּרִית ».

Bref, son nom « Tishbi » nous renvoie aussi à Noa’h et à son corbeau.

Arrêtons-nous maintenant à la troisième partie du nom d’Eliahou. Pourquoi est-ce tellement important de nous dire qu’il venait de Guil’ad ? C’est ce que nous allons voir maintenant et qui va développer ce troisième niveau de symbole.

Eliahou le Guil’adi


J’aimerais vous amener avec moi au premier « גִלְעָד » - « Guil’ad » de la Torah. Là-bas, il s’écrit avec d’autres voyelles, il s’agit aussi d’une alliance… c’est l’histoire de l’alliance de « Gal’ed » - « גַּלְעֵד » racontée dans Béréchit 31. L’alliance de Gal’ed est peut-être la pire des alliances de la Torah. Elle va causer des problèmes à Ya’akov.

Je me demande si cette alliance entre Ya’akov et Lavan ne jette pas une lumière sur la mission, le rôle d’Eliahou et ce qui lui arrive dans cette histoire des corbeaux…


Que s’est-il passé à Gal’ed ?

Les faits

Ya’akov s’enfuit de chez Lavan avec femmes et enfants. Mais Lavan le pourchasse et le rattrape. Il est furieux, il lui demande pourquoi il s’est enfuit de chez lui. Il lui dit (Béréchit 31:30) : « Si tu veux rentrer chez ton père parce qu’il te manque, je n’ai aucun problème avec cela, mais pourquoi as-tu volé mes idoles ? ».

En effet, (Béréchit 31:19) « וַתִּגְנֹב רָחֵל, אֶת-הַתְּרָפִים אֲשֶׁר לְאָבִיהָ » - « Ra’hel avait volé les idoles de son pères ». Elle ne voulait pas que son père fasse de la ’avoda zara[2].

Ya’akov, ne sachant pas que Ra’hel avait volé les idoles de son père, accepte que Lavan fasse une recherche dans ses affaires afin de voir s’il ne trouve pas ses idoles et il va dire une phrase malheureuse (Béréchit 31:32) : « עִם אֲשֶׁר תִּמְצָא אֶת-אֱלֹהֶיךָ, לֹא יִחְיֶה » - « Celui chez qui tu trouveras tes dieux, qu’il cesse de vivre ! ».

Lavan ne trouve rien, Ya’akov s’énerve (nous reviendrons sur les mots qu’il emploie) et ils scellent une alliance : Gal’ed. Puis ils s’installent pour manger du pain.

Le Midrash et l’iceberg

Ya’akov ne savait pas que Ra’hel avait volé les idoles de son père. Malheureusement, les paroles des Justes finissent toujours par se concrétiser.
Nos sages[3] disent que c’est à cause de cela que Ra’hel est morte jeune, avant son temps, en accouchant de Binyamin alors qu’ils étaient en voyage : « ומאותה קללה מתה רחל בדרך ».

On pourrait s’arrêter là dans la compréhension de ce midrash car, en effet, il arrive que les sages du Midrash disent tout ce qu’ils pensent. Mais il arrive aussi qu’ils ne nous montrent que la partie apparente de l’iceberg. A nous alors d’en découvrir la partie cachée… Et je crois que c’est le cas de notre midrash.

Qu’est-ce que cela signifie, pour Ya’akov, de « perdre Ra’hel » ? Peut-être que cela signifie de « perdre Ra’hel entièrement », c’est-à-dire  « perdre Ra’hel et ses enfants » ?

La question que l’on va se poser maintenant est : de même qu’il y avait une prémonition de la mort de Ra’hel lors de l’alliance de Gal’ed, y-a-t-il aussi des prémonitions des pertes de ses enfants (Yossef et Binyamin) ?

La perte de Yossef…

Ya’akov pensait avoir perdu Yossef lorsqu’il a été vendu. Voyons si la vente de Yossef trouve des échos dans l’épisode de Gal’ed.

Si on lit attentivement l’histoire de Gal’ed, on trouvera des liens textuels avec la vente de Yossef. Voici quelques exemples[4] :


Gal’ed
Vente de Yossef
Juxtaposition des verbes « Motsé » - trouver et « Haker » - reconnaître
Ya’akov dit (Béréchit 31:32) : « עִם אֲשֶׁר תִּמְצָא אֶת-אֱלֹהֶיךָ, לֹא יִחְיֶה--נֶגֶד אַחֵינוּ הַכֶּר-לְךָ מָה עִמָּדִי, וְקַח-לָךְ » - « Celui chez qui tu trouveras tes dieux, qu’il cesse de vivre ! – En présence de nos frères reconnais ce qui est à toi et prends-le »
Les frères de Yossef présentent la tunique ensanglantée à leur père et disent (Béréchit 37:): « זֹאת מָצָאנוּ: הַכֶּר-נָא, הַכְּתֹנֶת בִּנְךָ הִוא--אִם-לֹא » - « Voici ce que nous avons trouvé, reconnais s’il te plait si c’est celle de ton fils »
Les frères
mangent du pain
Acte final qui scelle l’alliance, Ya’akov appelle ses fils pour manger (Béréchit 31:54) « וַיִּקְרָא לְאֶחָיו לֶאֱכָל-לָחֶם » - « Il a appelé ses frères pour manger du pain »
En attendant de décider ce qu’ils allaient faire de Yossef (Béréchit 37:25) « וַיֵּשְׁבוּ, לֶאֱכָל-לֶחֶם » - « ils s’installèrent pour manger du pain »
Fraternité[5] (a’h)
Bizarrement, Ya’akov, en parlant de ses fils, utilise la terminologie de « frère ». Voir par exemple les deux pssoukim rapportés ci-dessus.
La notion de frère est omniprésente dans la vente de Yossef. Le mot a’h – frère apparaît quatorze fois dans l’histoire de la Vente de Yossef (Béréchit 37).
Gil’ad/Gal’ed
L’alliance scellée, s’appelle « Gal’ed » - « גַּלְעֵד »
Les Yichmé’élim qui ont vendu Yossef venaient de… « גִלְעָד » - « Guil’ad » (Béréchit 37:25)


Il apparaît que la perte/vente de Yossef était déjà présente dans l’histoire de Gal’ed qui était donc une sorte de prémonition, non seulement de la perte de Ra’hel pour Ya’akov, mais aussi de son fils Yossef. Qu’en-est-il de Binyamin ?


La perte de Binyamin ?

Nous connaissons la fin de l’histoire : Binyamin n’a jamais été perdu pour son père. Mais il a failli l’être, n’est-ce pas, lorsque Yossef l’a piégé en mettant sa coupe en or dans le sac de Binyamin. Regardons cet épisode (Béréchit 44) et notons ce qui nous rappelle Gal’ed.

Voici quelques exemples de similitudes :


Yossef et Binyamin
Gal’ed
Des gens partent en expédition
Les frères s’en vont de chez Yossef avec toutes leurs affaires. Ils rentrent chez leur père.
Ya’akov s’en va de chez Lavan avec toutes ses affaires. Il rentre chez son père.
Ils sont pourchassés et rattrapés
Les frères sont pourchassés par les envoyés de Yossef. Ils sont rattrapés.
Ya’akov est pourchassé par Lavan. Il est rattrapé.
On les accuse de vol
On accuse les frères d’avoir volé la coupe de Yossef.
On accuse Ya’akov d’avoir volé les statues de Lavan
L’objet « volé » est « magique »
La coupe de Yossef lui sert à faire de la sorcellerie.
Les idoles de Lavan lui servent, on peut le supposer, à faire de la sorcellerie.

Arrêtons-nous quelques instants. Qu’est-ce que Yossef essaye de faire ici ? On a bien l’impression qu’il rejoue le rôle de Lavan, non ?
Quelle Ironie ! Yossef tente de terminer le travail commencé par Lavan. Il ne reste plus que Binyamin à faire perdre à son père. Et c’est Yossef qui s’en charge[6]

Et là, que se passe-t-il ?

Yéhouda, ne sachant pas que la coupe est chez Binyamin, s’avance et dit (Béréchit 44:9) : « אֲשֶׁר יִמָּצֵא אִתּוֹ מֵעֲבָדֶיךָ, וָמֵת » - « Celui chez qui l’objet sera trouvé parmi tes serviteurs, qu’il meurt ! ».
Cela ne vous rappelle-t-il rien ?
C’est incroyablement ressemblant à ce qu’avait dit Ya’akov, lui non plus, ne sachant pas que les idoles étaient chez Ra’hal, (Béréchit 31:32) : « עִם אֲשֶׁר תִּמְצָא אֶת-אֱלֹהֶיךָ, לֹא יִחְיֶה » - « Celui chez qui tu trouveras tes dieux, qu’il cesse de vivre ! »

Et voilà, Binyamin est sur le point d’être perdu… Le malheur annoncé à Gal’ed est quasiment complet : Ra’hel est parti, Yossef est parti, et Binymin et sur le point de partir aussi…mais il ne partira pas !

Tout était bien ficelé par Yossef. Ne croyez pas qu’il attendait le meilleur moment pour se dévoiler à ses frères. Il n’en avait nullement l’intention. Il a été rejeté de la famille et l’a accepté. Même au dernier moment, le texte nous dit (Béréchit 45:1) « וְלֹא-יָכֹל יוֹסֵף לְהִתְאַפֵּק » - « Yossef ne put se contenir ». Par déduction, on comprend que Yossef ne voulait pas se dévoiler à ses frères ! Il s’était fait à l’idée de vivre en Egypte. Il continuait à croire en D.ieu et voulait récupérer son frère Binyamin.

Mais un grain de sable est venu s’introduire dans les plans de Yossef. Ce « grain », ou plutôt, cette personne, c’est Yéhouda.

C’est Yéhouda qui, dans un discours de la dernière chance (Béréchit 44:18-34) essaye de convaincre ce prince égyptien qu’est Yossef. Il dit entre autres : « Mon père a eu deux femmes et il en a préféré une. Et ce jeune homme, Binyamin, est le fils de cette femme préférée. C’est pour cela que mon père est très proche de lui, à tel point que « נַפְשׁוֹ, קְשׁוּרָה בְנַפְשׁוֹ » - « son âme est attachée à son âme ». Et moi, je suis le fils de l’autre femme. C’est pour cela que mon père préfère voir Binyamin rentrer plutôt que moi. Et puis je ne peux pas le laisser parce que je me suis engagé vis-à-vis de mon père, je lui ai dit « אָנֹכִי, אֶעֶרְבֶנּוּ », je me suis porté garant pour Binyamin - « כִּי עַבְדְּךָ עָרַב אֶת-הַנַּעַר ». Comment pourrais-je alors supporter la douleur de mon père s’il ne retrouve pas son enfant ? »

Et là, Yossef craque et se dévoile (Béréchit 45:1) « וְלֹא-יָכֹל יוֹסֵף לְהִתְאַפֵּק » - « Yossef ne put se contenir ». Tout le plan de Lavan tombe à l’eau. Ya’akov ne perdra finalement pas Binyamin et récupèrera Yossef.

Pourquoi Yossef a-t-il craqué ?

Parce qu’il a vu l’engagement personnel de Yéhouda pour son frère Binyamin. Parce que Yéhouda s’est nommé garant – ’orev pour son petit frère…

Revenons maintenant à Eliahou.


Eliahou le Guil’adi


Est-ce qu’Eliahou le Guil’adi aurait un lien avec les racines de l’alliance de Gal’ed ?
On a vu que ’Hazal disent qu’à cause de Gal’ed, Ya’akov allait perdre Ra’hel. On a vu, preuves textuelles à l’appui, qu’il ne s’agissait pas seulement de Ra’hel mais aussi de ses enfants. Yéhouda, en son temps, à réussi à contrecarrer les plans de Lavan. Mais Lavan peut-il encore gagner ?

 

Lavan peut-il encore gagner ?

A l’époque d’Eliahou, Lavan peut encore gagner. En effet, Eliahou est le prophète du Nord, la région d’Ephraïm – descendants de Yossef. Par conséquent, qui est susceptible de mourir avec cette sécheresse décrétée par Eliahou ? C’est le royaume de Yossef !

Eliahou est en train de reprendre le plan de Lavan…

Alors D.ieu lui envoie des corbeaux pour lui amener à manger. Comment dit-on « corbeau » en hébreu ? On appelle cela un « ’orev ».

Le mot « ’orev » a un double sens car il signifie aussi : garantie, celle de Yéhouda par exemple.

En lui envoyant des corbeaux, Hachem rappelle que la dernière fois que les plans de Lavan ont été déjoués, cela n’a pu arriver que grâce au ’orev qu’a été Yéhouda

Mais au fait, d’où vient le mot ’orev ?

Le ’orev et son contraire

Le mot ’orev est de la même racine que le mot ’erouv tavshilin par exemple. Cela signifie « être mélangé avec ». Quel rapport avec la notion de garantie que ce mot représente aussi ?

Eh bien, c’est exactement la même chose. Un ’orev est quelqu’un qui se mélange…

Prenons un exemple : une personne A emprunte de l’argent à une personne B. Cette transaction ne concerne qu’eux deux. Toute autre personne dans le monde n’a aucun rapport avec ce prêt et ne peut pas y intervenir…
…Sauf si quelqu’un vient « se mélanger » dans cette transaction afin de prendre la place de l’emprunteur. Il s’agit du garant.
Le garant s’introduit dans une affaire qui ne le regarde pas et, ce faisant, change la dynamique de la transaction car maintenant, lui aussi est responsable.

Mais il y a une autre moyen de se mélanger, d’être un ’orev

Prenons toujours le même exemple du prêt. Le garant classique est celui qui vient s’engager au côté de l’emprunteur. Mais il se pourrait aussi qu’une personne vienne se mélanger à cette affaire mais du côté du prêteur. Son rôle sera de garantir que le prêt soit remboursé. Ce garant aussi change la dynamique de la transaction.
Mais ce type de garant ne se tient pas aux côtés du fils, mais plutôt aux côtés du père. C’est ce type de garant que l’on appelle … kanaï.

Conclusion


Il y a une alliance, un contrat entre les Bnei Israël et Hachem et personne d’autre. Et pourtant Eliahou s’y introduit, en se mélangeant. Il défend la position de Hachem.

Eliahou arrive, sans présentation et se rend pertinent dans le cadre de ce contrat. C’est même comme cela qu’il s’introduit ; c’est cela sa personnalité. Eliahou est un kanaï.

En lui envoyant les corbeaux, Hachem tente de lui envoyer un message. Peut-être que Hachem n’est pas tout à fait d’accord avec la position d’Eliahou dans cette histoire. Un peu comme s’Il lui disait :

« Eliahou, tu veux être Mon ’orev, celui qui vient à Ma place, pour défendre Mes intérêts. Mais j’aurais plutôt besoin de toi dans une position classique de ’orev qui vient défendre et se porter garant pour mes enfants.

Si tu gagnes, en défendant l’alliance de Véhaya Im Chamoa’, et que tout le royaume de Yossef meurt, alors qui sera le vrai vainqueur ? Ce sera Lavan ! Finalement, tu auras défendu l’alliance de Gal’ed, toi, qui vient de Guil’ad.

Réfléchis Eliahou. Quel genre de ’orev souhaites-tu être ? Il n’y a qu’un seul ’orev qui a déjà réussi à contrecarrer les plans de Lavan. C’était Yéhouda, et lui était le ’orev du fils. »

 
Voilà peut-être un message de Hachem à Eliahou ; Un écho de l’acte héroïque de Yéhouda des siècles plus tard dans la vie d’Eliahou[7].




 
Traduit librement par Naty à partir d’une conférence donnée par Rav Fohrman en Décembre 2011. Le titre original de la série est : « Yehuda Encounters Yosef The Legacy of Parshat Vayigash in Tanach and what it means to us ».

Le cours original est disponible sur internet à l'adresse suivante:
http://www.yutorah.org/lectures/lecture.cfm/767257/Rabbi_David_Fohrman/Yehuda_Encounters_Yosef_The_Legacy_of_Parshat_Vayigash_in_Tanach_and_what_it_means_to_us



[1] Et si vous me dites qu’il y a une différence entre Pin’has et Eliahou, c’est qu’Eliahou n’a fait "que" promulguer une malédiction déjà écrite dans la Torah (dans le passage de Véhaya Im Chamo’ou) ? Alors je vous répondrai : « Soyez sérieux ! Sur combien de critères Hachem peut-il jouer pour accomplir, ou pas, cette malédiction ? Par exemple : après combien de temps de ’avoda zara la malédiction devra-t-elle s’abattre ? Sur quelle étendue de territoire ? Pendant combien de temps ? Si quel pourcentage de juifs sur quelle portion de territoire servent la ’avoda zara ? Etc. Toutes ces questions s’arrêtent net s’il y a Eliahou dans les parages… »
[2] Ra’hel a un comportement similaire à celui d’Eliahou qui, lui non plus, ne voulait pas que les juifs s’adonnent à la ’avoda zara.
[3] Rapporté par Rachi sur Béréchit 31:32.
[4] Cherchez et vous en trouverez de nombreux autres.
[5] N.d.T – cet élément n’a pas été mentionné par Rav Fohrman. Je me permets de le rajouter.
[6] Maintenant que l’on a montré que les paroles de Ya’akov ont eu un impact sur les « pertes » de Ra’hel, Yossef et Binyamin, je vous propose de relire l’épisode de Gal’ed et vous verrez un nombre incroyables d’échos à ces « pertes ». Par exemple : (31:39) « טְרֵפָה, לֹא-הֵבֵאתִי אֵלֶיךָ » rappelle les mots qu’il dira des années plus tard « טָרֹף טֹרַף, יוֹסֵף ». Autre exemple : (31:39) « אָנֹכִי אֲחַטֶּנָּה, מִיָּדִי תְּבַקְשֶׁנָּה » sont quasiment les mêmes mots qu’il s’entendra dire par Yéhouda : (43:9) « אָנֹכִי, אֶעֶרְבֶנּוּ--מִיָּדִי, תְּבַקְשֶׁנּוּ »
[7] N.d.T – Je crois que les parallèles avec le corbeau de Noa’h ont une signification qui va dans le même sens. Le reproche que l’on fait à Noa’h est de ne pas avoir été capable de défendre ou de faire faire téchouva (et donc sauver) les gens de sa génération. Au contraire de Moché, par exemple, qui a défendu avec succès le peuple d’Israël. Il y a peut-être une once de reproche envers Eliahou ici : « Serais-tu un nouveau Noa’h, incapable de prendre la défense de ton peuple au lieu de les maudire ? Ne voudrais-tu pas être leur ’orev ? ».
Il en va de même pour le premier niveau de symbole du corbeau : il est cruel avec ses propres enfants. Là aussi, il y a un reproche à Eliahou qui pourrait s’inquiéter du sort de ses frères qui meurent de soif… En lui envoyant les corbeaux, D.ieu dit en quelques sortes à Eliahou : « C’est bien de vouloir défendre mes droits, mais cela doit-il se faire aux dépends de mes enfants, des Juifs ? ».

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