dimanche 1 mars 2015

Pourim ou le rachat du péché originel

Pourim est une fête où les enfants s’amusent bien. On se déguise, on mange, on fait du bruit. Le rouleau d’Esther semble être un conte pour enfants. Prenons par exemple le méchant personnage, Haman. Certes, ses plans sont horribles : il planifie le génocide d’un peuple en un seul jour. Et pourtant, quelle relation avons-nous avec ce personnage ? Lors de la lecture de la méguila, nous faisons du bruit lorsque son nom est prononcé, certains se déguisent en Haman, nous nous rions bien de ce personnage… On en a fait l’archétype du méchant de dessin animé.
Dans cet article, j’aimerais qu’on prenne un peu de recul et qu’on lise la méguila en tant qu’adultes. D’ailleurs, commençons par ce méchant Haman. Est-il simplement l’incarnation du mal ? Ou bien s’agit-il d’un être humain comme vous et moi qui a des combats intérieurs, qui a des défis à relever ? Oui, bien sûr, il a été mauvais. Mais peut-être l’a-t-il été justement parce qu’il n’a pas su gagner ses combats intérieurs, parce qu’il n’a pas su relever les défis qui ont été les siens ?

Si l’on accepte cette interprétation ; si l’on accepte de dire qu’Haman était aussi un être humain avec ses contradictions, la question suivante que l’on se pose est : quels ont été les défis auxquels il a eu à se mesurer ?

Haman dans le Jardin d’Eden

Nos Sages du Talmud ont parlé des différents personnages de la méguila. Ils se sont demandé où chacun d’eux avait une allusion dans la Torah. Ce qu’ils disent sur Haman est particulièrement étrange  (Houline 139b) :
המן מן התורה מנין ? המן העץ
Y-a-t-il une allusion à Haman dans la Torah ? [Oui, lorsque D.ieu a reproché à Adam d’avoir mangé de l’Arbre de la Connaissance en disant :] "Est-ce que de l’arbre [que je t’avais interdit, tu as mangé] ?"
Les Sages disent qu’il y a une allusion à Haman dans l’une des premières histoires de la Torah, celle de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Ils ont trouvé, dans cette histoire, un mot qui s’épelle de la même manière que le mot ‘Haman’. Le verset qu’ils pointent est une courte allocution de D.ieu à Adam juste après que celui-ci a commis la faute de manger de l’Arbre de la Connaissance (Béréchit 3:11) :
וַיֹּאמֶר--מִי הִגִּיד לְךָ, כִּי עֵירֹם אָתָּה; הֲמִן-הָעֵץ, אֲשֶׁר צִוִּיתִיךָ לְבִלְתִּי אֲכָל-מִמֶּנּוּ--אָכָלְתָּ.
Alors Il dit: "Qui t'a appris que tu étais nu ? Est-ce que de l’arbre que je t’avais interdit, tu as mangé ?"

Les mots "Haman" et "Est-ce que de" s’écrivent avec les mêmes lettres en hébreu. Voilà l’allusion à Haman que les Sages ont trouvée dans la Torah…
Cette comparaison est pour le moins déconcertante. Comment créer un lien entre Haman et Adam ? Haman est une personne mauvaise, qui a voulu tuer des centaines de milliers de personnes. Adam, quant à lui, a fait une erreur. Mais il n’a pas été mauvais au fond. Il est tout de même notre père à tous ! Qu’est-ce que nos Sages avaient en tête lorsqu’ils ont comparé Haman et Adam ?
Dans les prochains paragraphes, je vais montrer qu’il y a un nombre incroyable de preuves à ce lien que les Sages ont pointé du doigt. Cela va bien plus loin que deux mots qui s’épellent de la même manière ! Et je pense que cette comparaison va donner une profondeur de compréhension de ce qui se trame dans la méguila. Nous verrons que la méguila va bien au-delà des caricatures et que ces personnages ont eu des combats intérieurs qui sont les mêmes que les nôtres…
Dans un premier temps, je vais dresser quelques éléments de contexte de cette histoire de l’Arbre de la Connaissance, qui nous permettront de revenir étudier la méguila.

Connaissance Divine

Cela fait maintenant de nombreuses années que j’enseigne cet épisode de la Torah. Voici les trois questions les plus simples et basiques que l’on peut se poser en le lisant :
1)      Quelle était, exactement, la nature de cet arbre ? Quelle est cette connaissance qu’il était censé donner ? Le texte semble dire qu’il s’agit d’une Connaissance divine, ainsi que le dit le serpent (Béréchit 3:5) : « וִהְיִיתֶם כֵּאלֹקִים יֹדְעֵי טוֹב וָרָע » - « Vous serez comme D.ieu, connaissant le Bien et le Mal ». Quelle est cette connaissance de type divine ?
2)      Quelle était la nature de cette tentation ? En quoi était-elle tellement difficile à surmonter ? Vous ou moi n’aurions eu aucun mal à respecter le commandement divin de ne pas manger de cet arbre. Imaginez : vous êtes dans le paradis, il y a une multitude d’arbres desquels vous pouvez manger ; un seul vous est interdit. Comment se fait-il qu’Adam et Hava se jettent sur le seul arbre qui leur était interdit ?
3)      Pourquoi D.ieu a-t-il placé cet arbre dans l’Eden s’Il ne voulait pas qu’on en mange ?
Commençons par la troisième question. J’aimerais y répondre en utilisant une analogie. Lorsqu’on offre un cadeau à son enfant, on espère deux choses. D’une part, on souhaite qu’il aime et qu’il profite de notre présent. Et d’autre part, on s’attend à ce qu’il soit conscient que ce cadeau n’est pas tombé du ciel, que c’est nous qui le lui avons offert. Ainsi en est-il dans notre relation à D.ieu, de qui nous sommes tous les enfants. Lorsqu’Il plante tous ces arbres dans l’Eden, Il souhaite qu’Adam et Hava en profitent. Il s’agit même du premier commandement positif donné à l’homme (Béréchit 2:16) « מִכֹּל עֵץ-הַגָּן אָכֹל תֹּאכֵל » - « de tous les arbres du jardin tu mangeras ». Mais D.ieu souhaite aussi que l’homme se souvienne que tous ces arbres viennent de Lui ; alors Il place un arbre qui est réservé à D.ieu, un arbre qui rappelle à l’homme qu’il n’est qu’un invité dans l’Eden, que tout ce qu’il peut manger lui provient de D.ieu.
Ceci nous permet maintenant d’aborder la seconde question. Qu’y avait-il de tellement tentant, dans cet arbre ? La tentation était de se voir comme les propriétaires de ce jardin. Ce n’est pas tellement agréable de se sentir constamment comme un invité, on ne se sent pas chez soi, le propriétaire pourrait nous éjecter à n’importe quel moment… C’est tellement plus agréable de penser que tout est à moi, de se prendre pour D.ieu, ne serait-ce que pour un instant !
Intéressons-nous maintenant à la première question. Si D.ieu voulait simplement que l’homme se souvienne que tout venait de Lui, Il pouvait prendre n’importe quel arbre et l’interdire à l’homme. Pourquoi avoir choisi l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal ?
Voici ma théorie. Je pense que nous pouvons comprendre cette histoire de Bien et de Mal en restant terre à terre. Voyons ce que l’on sait de D.ieu avant cette histoire de l’Arbre. D’une part, D.ieu est le Créateur du monde et de ce qu’il contient. D’autre part, D.ieu est celui qui attribue les adjectifs de "bien" ou "pas bien". Il est dit, par exemple, après le deuxième jour de la Création (Béréchit 1:12) : « וַיַּרְא אֱלֹקִים כִּי-טוֹב » - « D.ieu vit que c’était bien ». De même, lorsque D.ieu voit la solitude de l’homme, Il dit (Béréchit 2:18) : « לֹא-טוֹב הֱיוֹת הָאָדָם לְבַדּוֹ » - « il n’est pas bien pour l’homme d’être seul ». C’est alors qu’Il crée la femme pour palier à ce manque. Plus tard, D.ieu emploiera le terme de « mal » en parlant de la génération du déluge (Béréchit 6:5) : « וַיַּרְא ה׳ כִּי רַבָּה רָעַת הָאָדָם בָּאָרֶץ » - « D.ieu vit que le mal de l'homme se multipliait sur la terre ». Il décidera alors de détruire le monde par le déluge.
Résumons. D.ieu a trois manières de qualifier Sa création :
-          Tov : C’est bien, il n’y a rien à faire ; D.ieu est satisfait de Son œuvre ;
-          Lo-Tov : C’est pas mal, D.ieu peut encore apporter des améliorations à Sa création ;
-          Ra’ : C’est mal. D.ieu considère alors que Sa création ne valait pas le coup. Elle est à jeter.
Mais seul le Créateur peut juger sa création. La création n’a pas son mot à dire sur elle-même. C’est le peintre qui décide si sa peinture est réussie. Le tableau n’a pas d’avis à donner sur les couleurs que le peintre a choisies pour le dessiner.
Lorsque l’homme se prend pour D.ieu, cela peut être dévastateur. Il n’y a pas besoin d’être un grand théologien pour le comprendre. Car lorsque l’homme se prend pour D.ieu, il peut alors se mettre à penser qu’il sait juger ce qui est « bien » et ce qui est « mal » pour lui et pour le monde.
Or, quand l'homme emploie le mot "bien", il y a deux significations possibles. Cela peut vouloir dire "c'est la chose juste à faire" ou bien "c'est la chose que je désire". L'exemple que je donne souvent est le suivant: "manger une pizza" relève de la deuxième définition du "bien"; tandis que "manger des brocolis" relève de la première. Je mange une pizza car cela fait plaisir à mes papilles gustatives, mais est-ce "bon" pour ma santé ? Est-ce "bien" que j'en mange ?
Dorénavant, l’homme peut facilement confondre les deux significations du "bien", et la meilleure preuve à cela se trouve dans les mots de Hava elle-même (Béréchit 3:6) : « וַתֵּרֶא הָאִשָּׁה כִּי טוֹב הָעֵץ לְמַאֲכָל » - « la femme vit que l’arbre était bon – tov – pour être consommé ». De quel genre de tov parle-t-elle ? Le contexte du verset montre qu’il s’agit du tov du désir, pas du tov divin… Le verset est quasiment ironique car la formulation est très ressemblante à celle employée pour parler du tov divin quelques versets plus tôt (Béréchit 1:10) « וַיַּרְא אֱלֹקִים כִּי-טוֹב » - « D.ieu vit que c’était bon ».
Lorsque l’homme confond les deux définitions du tov, il peut tout justifier. Et le pire est qu’il ne sentira même plus qu’il fait du mal. Car son désir justifie tout ! Même Hitler, lorsqu’il a tué 6 millions de Juifs, s’était créé une justification rationnelle à ses yeux : « C’est comme ça que cela devrait être ! » tout en se parant des habits de D.ieu.
C’est cela la distorsion créée par la faute de l’Arbre de la Connaissance. C’est elle qui cause des malheurs dans notre vie, à nous, de tous les jours. Réfléchissez une seconde à nos relations interpersonnelles : Pourquoi est-ce tellement difficile de se trouver à court d’arguments dans une discussion ? Pourquoi est-ce tellement difficile d’accepter un compromis ? C’est difficile parce que je pense que je suis celui qui détient LA vérité et, dès lors, comment accepter un compromis sur LA vérité ?! La facilité que l’on a à déguiser nos propres intérêts et désirs afin de les cacher derrière des principes ou derrière la justice, est un véritable poison.
Ce combat entre ces deux définitions du tov, celui qui représente le "vrai" et celui qui représente le "désir", est également au centre de la méguila. Retournons maintenant à notre étude de la méguila, à la lueur de cette comparaison qu’on fait nos Sages entre Haman et Adam.

Le Fruit Interdit

Revenons à cette phrase étrange du Talmud qui a l’air de comparer Adam et Haman en se basant sur une similarité de mots. Les Sages avaient-ils d’autres indices que ces trois lettres identiques ? Peut-être qu’ils ont voulu dire qu’Haman a eu un comportement similaire à celui d’Adam lorsqu’il a fauté en consommant de l’Arbre de la Connaissance. Essayons de développer cela.
D.ieu, le Roi des Rois, a élevé Adam au-dessus de toute la création. Il lui a donné le droit de disposer de tous les arbres du jardin. Un seul arbre lui est interdit. Que fait l’homme ? Il fait comme si tous ces arbres qu’il avait le droit de manger n’avaient aucune valeur pour lui, seul l’arbre interdit l’intéressait. On ne sait même pas s’il a consommé un autre arbre que celui de la Connaissance.
A quoi cela vous fait-il penser dans l’histoire de la méguila ? Je pense que vous l’avez deviné, c’est Haman : le roi l’a élevé au-dessus de tous les hommes du royaume, il lui a donné le pouvoir, tout le royaume se prosterne à ses pieds. Seul un homme lui résiste et refuse de se soumettre, c’est Mordékhaï. Il ne peut pas le supporter, il rentre chez lui fou de rage, et rassemble autour de lui sa femme et ses proches (Esther 5:11-13) :

יא וַיְסַפֵּר לָהֶם הָמָן אֶת-כְּבוֹד עָשְׁרוֹ וְרֹב בָּנָיו; וְאֵת כָּל-אֲשֶׁר גִּדְּלוֹ הַמֶּלֶךְ וְאֵת אֲשֶׁר נִשְּׂאוֹ עַל-הַשָּׂרִים וְעַבְדֵי הַמֶּלֶךְ.
11 Aman leur exposa la splendeur de sa fortune et la multitude de ses enfants, et comment le roi l'avait distingué et élevé au-dessus des grands et des officiers royaux;
יב וַיֹּאמֶר הָמָן--אַף לֹא-הֵבִיאָה אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה עִם-הַמֶּלֶךְ אֶל-הַמִּשְׁתֶּה אֲשֶׁר-עָשָׂתָה, כִּי אִם-אוֹתִי; וְגַם-לְמָחָר אֲנִי קָרוּא-לָהּ עִם-הַמֶּלֶךְ.
12 et Aman ajouta: "Bien plus, je suis le seul que la reine Esther ait invité avec le roi au festin qu'elle a préparé; et demain encore je suis convié par elle avec le roi.
יג וְכָל-זֶה, אֵינֶנּוּ שֹׁוֶה לִי:  בְּכָל-עֵת אֲשֶׁר אֲנִי רֹאֶה אֶת-מָרְדֳּכַי הַיְּהוּדִי--יוֹשֵׁב בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ.
13 Mais tout cela est sans prix à mes yeux, tant que je vois ce juif Mordékhaï assis à la porte du roi."
Haman a tout ! Il veut convaincre ses amis qu’il est puissant et qu’il est tout en haut de la pyramide. Il est même le seul à être invité à manger chez le roi. Mais tout cela ne vaut rien à ses yeux. Il est comme Adam, invité à manger chez le Roi, qui l’a placé au sommet de la pyramide du monde. Mais il ne parvient pas à se retenir. Le fruit interdit est trop tentant…
Et je pense que ce n’est pas tout, les parallèles entre Adam et Haman ne s’arrêtent pas là. Regardons la suite du récit : Zérech, la femme d’Haman, le pousse à aller au bout de ses désirs (Esther 5:14) :
וַתֹּאמֶר לוֹ זֶרֶשׁ אִשְׁתּוֹ וְכָל-אֹהֲבָיו, יַעֲשׂוּ-עֵץ גָּבֹהַּ חֲמִשִּׁים אַמָּה, וּבַבֹּקֶר אֱמֹר לַמֶּלֶךְ וְיִתְלוּ אֶת-מָרְדֳּכַי עָלָיו
Sa femme Zérech et tous ses amis lui répondirent: "Qu'on dresse une potence, haute de cinquante coudées; et demain matin parle au roi; pour qu'on y pende Mordékhaï.
Cela vous rappelle-t-il quelque chose dans l’histoire de l’Eden ?
Là-bas aussi c’est la femme d’Adam qui le pousse à assouvir ses désirs. Et observez le mot employé par Zérech pour parler de potence : « עֵץ ». Ce mot, littéralement, signifie « arbre », tout comme l’Arbre de la Connaissance…
Revenons à Adam. Quelle a été la conséquence de son acte ? Le texte dit (Béréchit 2:17) : « כִּי בְּיוֹם אֲכָלְךָ מִמֶּנּוּ--מוֹת תָּמוּת » - « Car le jour où tu en mangeras, tu deviendras mortel[1] ». Haman s’est aussi mis dans une situation de danger en voulant s’attaquer à Mordékhaï, il s’est rendu "mortel". Il en est d’ailleurs mort, pendu sur cette potence.
Ceci permet de comprendre l’épisode qui suit immédiatement la construction de cette potence par Haman. Alors que le roi n’arrive pas à dormir, il demande à se qu’on lui amène le recueil des annales. Il voit que Mordékhaï lui avait sauvé la vie mais n’avait pas été récompensé. A ce moment là, précisément, Haman se présente au roi pour lui parler de son histoire de potence. Avant qu’il n’ait le temps d’en parler au roi, ce dernier lui demande son avis au sujet de la manière de récompenser un homme que le roi désire honorer. Haman répond alors (Esther 6:7-9) :
ז וַיֹּאמֶר הָמָן, אֶל-הַמֶּלֶךְ:  אִישׁ, אֲשֶׁר הַמֶּלֶךְ חָפֵץ בִּיקָרו.ֹ
7 Aman répondit donc au roi: "S'il est un homme que le roi ait à cœur d'honorer,
ח יָבִיאוּ לְבוּשׁ מַלְכוּת, אֲשֶׁר לָבַשׁ-בּוֹ הַמֶּלֶךְ; וְסוּס, אֲשֶׁר רָכַב עָלָיו הַמֶּלֶךְ, וַאֲשֶׁר נִתַּן כֶּתֶר מַלְכוּת, בְּרֹאשׁו.ֹ
8 qu'on fasse venir un vêtement royal qu'a porté le roi et un cheval que le roi a monté et sur la tête duquel figure une couronne royale;
ט וְנָתוֹן הַלְּבוּשׁ וְהַסּוּס, עַל-יַד-אִישׁ מִשָּׂרֵי הַמֶּלֶךְ הַפַּרְתְּמִים, וְהִלְבִּישׁוּ אֶת-הָאִישׁ, אֲשֶׁר הַמֶּלֶךְ חָפֵץ בִּיקָרוֹ; וְהִרְכִּיבֻהוּ עַל-הַסּוּס, בִּרְחוֹב הָעִיר, וְקָרְאוּ לְפָנָיו, כָּכָה יֵעָשֶׂה לָאִישׁ אֲשֶׁר הַמֶּלֶךְ חָפֵץ בִּיקָרו.ֹ
9 que l'on confie le vêtement et le cheval à l'un des seigneurs du roi, des hauts dignitaires, pour qu'on mette le vêtement à l'homme que le roi veut honorer, qu'on le promène sur le cheval par la grande place de la ville, en le faisant précéder de cette proclamation: "Voilà ce qui se fait pour l'homme que le roi veut honorer!"
Les ambitions d’Haman sont claires. Le mot "roi" revient dans sa bouche sans cesse. Mais comment se fait-il que, maintenant, il n’arrive plus à cacher son ambition de devenir "calife à la place du calife" ?
Cela devient évident dès que l’on se souvient qu’il vient à peine de terminer la construction de la potence. Il s’est mis en tête qu’il allait manger le "fruit interdit", il n’y a plus aucune limite, aucune restriction à ses désirs. C’est donc le plus naturellement du monde qu’il affiche ses aspirations sans limite devant le roi. Il se voit déjà avec la couronne royale, les habits royaux, le cheval royal… Mais tout ceci n’est que factice ; lui-même sait très bien qu’il n’est pas le roi. Toujours est-il qu’il se plait à faire semblant d’être le roi. « Si seulement je pouvais être le roi, ne serait-ce qu’un instant ! », doit-il se dire. Tout comme Adam : il sait parfaitement que ce jardin est la propriété de D.ieu, mais il veut tenter de ressentir ce que c’est que de n’avoir plus de limite, en faisant semblant d’être le Roi, en faisant comme s’il était le maître des lieux.
Vous savez, faire semblant qu’on n’a aucune limite ne relève pas forcément de la mégalomanie ou de la caricature de bande dessinée. C’est beaucoup plus commun que cela. A partir du moment où l’on confond les deux sortes de tov, c’est-à-dire dès lors que l’on fait correspondre "c’est comme cela que les choses doivent être" et "c’est comme cela que je désire que les choses soient" ; alors on n’a plus de limite. On n’a plus aucune raison de se sentir coupable d’avoir suivi nos pulsions et nos désirs !
Cette difficulté, ce fantasme que l’on pourrait confondre ces deux types de tov, est l’essence du défi que présente l’Arbre de la Connaissance. C’est ce défi auquel ont fait face Haman et Zérech. Est-ce les seuls personnages de la méguila à avoir été confrontés à cette difficulté ? Si les "méchants" lui ont fait face, en serait-il aussi le cas avec les "gentils" Mordékhaï et Esther ? Voyons cela maintenant.

Renverser l’Arbre sur sa tête

Me croiriez-vous si je disais qu’il y a une seconde histoire du type "Arbre de la Connaissance" dans la méguila ? Si la première impliquait les "méchants", les "gentils" de la méguila aussi ont l’air de vivre une histoire de ce type. Comme nous allons le voir, il y a toute une série de parallèles liant Mordékhaï et Esther à l’Eden. Qu’est-ce que cela signifierait ? Il est encore tôt pour répondre, mais nous pouvons présager qu’eux aussi ont eu à affronter ce dilemme du tov les invitant à faire la différence entre ce qui relève de leurs désirs et ce qui est juste, correct et moral. Mais ne sautons pas les étapes et commençons par chercher ces autres parallèles entre la méguila et l’histoire de l’Arbre de la Connaissance…
Rappelez-vous ce moment où le roi est mélancolique. Il vient de faire exécuter sa femme Vachti et en est très triste. On lui conseille alors d’organiser un concours de beauté afin de sélectionner la femme qui lui plaira et pourra combler son manque. Il fera passer devant lui toutes les partenaires possibles et il choisira celle qui lui correspondra le mieux. Le roi est évidemment un personnage royal. Il a donc une position sociale supérieure à toutes ces femmes qui passent devant lui et, en fin de compte, il choisit Esther. C’est dans ce genre de situation où l’on remarque la manière cachée qu’à D.ieu de diriger le monde. Sur un million de filles, c’est Esther qui est choisie ; Esther, qui pourra être la "petite sœur" au palais pour ses frères Juifs. On peut quasiment dire que c’est D.ieu lui-même qui a présenté Esther au roi.
A quoi cela vous fait-il penser ? Un homme à qui l’on présente toutes les partenaires possibles et imaginables ; mais aucune ne lui plaît jusqu’à ce que D.ieu lui-même lui amène celle qui sera sa femme ? Vous l’avez ? C’est Adam qui est seul dans l’Eden. D.ieu lui présente tous les animaux. Aucun ne lui convenant, D.ieu crée une personne spéciale, la femme, Hava.
Revenons à A’hachvéroch. Lors de ce concours de beauté, aucune femme ne pouvait se présenter si elle n’avait pas été nommée par le roi (Esther 2:14) :
לֹא-תָבוֹא עוֹד אֶל-הַמֶּלֶךְ, כִּי אִם-חָפֵץ בָּהּ הַמֶּלֶךְ וְנִקְרְאָה בְשֵׁם.
Elle ne retournait plus chez le roi, à moins que celui-ci ne voulût d'elle, auquel cas elle était mandée nominativement.
Cela ne vous rappelle-t-il rien dans l’histoire d’Adam ? Bien sûr ! Adam a nommé chacun des animaux qu’on lui présentait (Béréchit 2:19) :
וַיָּבֵא אֶל-הָאָדָם, לִרְאוֹת מַה-יִּקְרָא-לוֹ; וְכֹל אֲשֶׁר יִקְרָא-לוֹ הָאָדָם נֶפֶשׁ חַיָּה, הוּא שְׁמוֹ.
Il les amena devant l’homme pour qu’il avisât à les nommer; et telle chaque espèce animée serait nommée par l’homme, tel serait son nom.
S’il n’y avait que ces deux ressemblances, on aurait pu prétendre qu’il s’agisse d’une coïncidence. Mais la suite va démontrer que ce n’est pas le cas. Continuons à lire l’histoire de l’Arbre de la Connaissance.
A présent, Hava est dans le Gan Eden et peut consommer de tous les arbres qui s’y trouvent à son gré. Elle sait qu’il y a un arbre qui lui est interdit. Si elle en mange, cela lui donnera une connaissance interdite et D.ieu avait averti qu’elle en mourrait. Elle en mange et partage cette connaissance interdite avec son mari. Revenons à la méguila, alors que le roi a choisi Esther ; Y-a-t-il aussi une connaissance interdite qu’une femme ne doit surtout pas partager avec son mari ? Absolument, c’est l’identité d’Esther qui devient la connaissance interdite ! Elle est devenue la reine, mais refuse de dévoiler son identité à son mari (Esther 2:20) :
אֵין אֶסְתֵּר מַגֶּדֶת מוֹלַדְתָּהּ וְאֶת-עַמָּהּ, כַּאֲשֶׁר צִוָּה עָלֶיהָ מָרְדֳּכָי.
Esther ne révéla ni son peuple ni son origine, ainsi que Mordékhaï avait ordonné sur elle.
Non seulement l’idée est similaire – dans les deux cas une femme ne doit pas dévoiler une connaissance interdite à son mari sous peine de mourir – mais l’ordre de ne peut pas dévoiler cette connaissance est le même. En effet, l’ordre de Mordékhaï est en ces termes : « צִוָּה עָלֶיהָ » qui se traduit : « il a ordonné sur elle ». Cette formulation étrange se retrouve dans l’ordre de D.ieu à Adam (Béréchit 2:16) « וַיְצַו עַל-הָאָדָם » - « il ordonna sur l’homme ». De plus, alors qu’Esther vient d’être prise au palais, ne trouvez-vous pas étonnant que pour parler des déplacements de Mordékhaï, le texte emploie une forme non usuelle et passive (Esther 2:11) « מִתְהַלֵּךְ » - « il arpentait » ? Saviez-vous que c’est la dernière fois que le Tanakh emploie cette forme ? Et savez-vous quelle est la première occasion où le Tanakh l’emploie ? Vous l’avez deviné, c’est dans notre histoire de l’Arbre de la Connaissance, lorsque D.ieu qui se promène dans l’Eden alors qu’Adam et Hava viennent de fauter (Béréchit 3:8). Apparemment, la méguila nous fait revivre une autre fois l’histoire de l’Arbre de la Connaissance, avec Mordékhaï dans le rôle de celui qui commande de ne pas partager la connaissance interdite.
Si tout ceci est vrai, si les interactions entre Mordékhaï, Esther et le roi imitent celles de l’histoire de l’Arbre de la Connaissance ; la version de cette histoire dans la méguila est sur le point de prendre un virage à 180 degrés[2]. En effet, Mordékhaï, celui-là même qui avait commandé à Esther de ne pas dévoiler son identité, vient soudain voir Esther et lui demande de donner cette connaissance interdite au roi car Haman a énoncé un décret qui met en danger le peuple entier. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la méguila utilise le même verbe pour ce deuxième ordre de Mordékhaï contraire au premier. On retrouve la formulation « ordonner sur » (Esther 4:8) : « וּלְצַוּוֹת עָלֶיהָ לָבוֹא אֶל-הַמֶּלֶךְ » - « pour ordonner sur elle d’aller chez le roi ». La réponse d’Esther est sans surprise car si on réfléchit en termes d’Arbre de la Connaissance, celui qui transmet la connaissance interdite risque sa vie. Elle refuse d’obtempérer (Esther 4:11). Mordékhaï lui explique que les plans ont changé, il faut absolument qu’elle y aille car sinon (Esther 4:14) :
כִּי אִם-הַחֲרֵשׁ תַּחֲרִישִׁי, בָּעֵת הַזֹּאת--רֶוַח וְהַצָּלָה יַעֲמוֹד לַיְּהוּדִים מִמָּקוֹם אַחֵר, וְאַתְּ וּבֵית-אָבִיךְ תֹּאבֵדוּ; וּמִי יוֹדֵעַ--אִם-לְעֵת כָּזֹאת, הִגַּעַתְּ לַמַּלְכוּת. 
car si tu persistes à garder le silence à l'heure où nous sommes, la délivrance et le salut surgiront pour les juifs d'autre part, tandis que toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si ce n'est pas pour une conjoncture pareille que tu es parvenue à la royauté?"
Si c’est de la mort qu’elle a peur, Mordakhaï lui explique que la mort l’atteindra si justement elle  ne dévoile pas son secret à son mari. Alors Esther accepte de risquer sa vie en allant voir le roi mais elle demande en échange à Mordékhaï (Esther 4:16) :
לֵךְ כְּנוֹס אֶת-כָּל-הַיְּהוּדִים הַנִּמְצְאִים בְּשׁוּשָׁן, וְצוּמוּ עָלַי וְאַל-תֹּאכְלוּ וְאַל-תִּשְׁתּוּ שְׁלֹשֶׁת יָמִים לַיְלָה וָיוֹם. 
"Va rassembler tous les juifs présents à Suse, et jeûnez à mon intention; ne mangez ni ne buvez pendant trois jours ni jour ni nuit."
C’est elle qui ordonne maintenant. Elle dit, en quelques sortes : "Très bien, tu m’obliges à manger du fruit interdit et à en donner à mon mari. Alors, moi je t’oblige à ne pas manger". Cet ordre est aussi écrit sous la forme étrange d’"ordonner sur" (Esther 4:17) :
וַיַּעֲבֹר, מָרְדֳּכָי; וַיַּעַשׂ, כְּכֹל אֲשֶׁר-צִוְּתָה עָלָיו אֶסְתֵּר. 
Mordékhaï se retira et exécuta strictement ce que lui avait ordonné Esther.
C’est l’histoire de l’Arbre de la Connaissance qui est complètement à l’envers !
Esther est face à un sérieux défi. C’est comme si Mordékhaï lui avait demandé : "Va voir le roi et dévoile lui ton identité. Mais souviens toi que dans le Jardin, Hava avait donné ce fruit interdit à Adam et cela avait causé un désastre. Maintenant, tu vas devoir trouver un moyen de donner la connaissance interdite à ton mari de manière à éviter un désastre". Si elle y parvient, elle aura réussi à réparer la faute originelle de l’Arbre de la Connaissance ; elle aura effectué les mêmes actes que Hava mais aura fait en sorte que la vie en découle, et non la mort.
Comment va-t-elle s’y prendre ? Il va falloir qu’elle trouve un moyen de transmettre cette connaissance du Bien et du Mal de manière correcte. Si elle arrive, en dévoilant la connaissance interdite, à éduquer le roi pour qu’il distingue parfaitement les deux types de tov, alors elle aura réussi, elle aura réparé la faute originelle...

Réparer l’Arbre

La méguila se rapproche maintenant de son point culminant. Dans la scène que nous allons étudier, Esther va approcher le roi à quatre reprises. A chaque fois, elle se rapprochera un peu plus de son objectif. Si l’on est attentif au langage de la méguila, on voit qu’Esther utilise les mots de tov et de ra’ lors de ses plaidoiries auprès du roi. Non seulement elle les utilise, mais elle doit trouver un moyen de les utiliser correctement. C’est presque comme si la méguila jouait à un jeu littéraire : Esther pourra-t-elle, tout en dévoilant la connaissance interdite – à savoir son identité, introduire les mots tov et ra’ de telle manière qu’elle donne des explications au roi au sujet de la nature du tov et du ra’ ? En d’autres termes, parviendra-t-elle à lui faire faire ce qu’il doit faire et non ce qu’il veut faire ? Réussira-t-elle à clarifier plutôt qu’à obscurcir le sens authentique des mots tov et ra’ auprès du roi ? Si elle réussit, elle aura racheté la faute originelle. Elle aura donné cette connaissance interdite à son mari tout en faisant en sorte de ne pas pervertir le sens des mots tov et ra’.
Voyons comment Esther s’y prend.
Elle organise un premier banquet où elle invite le roi. Voici les termes qu’elle emploie (Esther 5:4) « אִם-עַל-הַמֶּלֶךְ טוֹב » - « si c’est tov aux yeux du roi ». De quel tov s’agit-il ? Probablement du plaisir, ce qui donnerait : « si tel est le bon plaisir du roi ». Elle introduit le terme tov, sans en donner la bonne signification.
Lors de ce premier banquet, elle invite le roi et Haman à un second banquet, en ces termes (Esther 5:8) « אִם-מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֵי הַמֶּלֶךְ, וְאִם-עַל-הַמֶּלֶךְ טוֹב » - « si j'ai trouvé grâce aux yeux du roi et si c’est tov aux yeux du roi ». Elle lui parle encore de tov, mais elle n’a pas encore employé le terme ra’. Soyons donc attentif au troisième discours d’Esther, lors du second et ultime banquet (Esther 7:3-4) :
ג וַתַּעַן אֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה, וַתֹּאמַר--אִם-מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ הַמֶּלֶךְ, וְאִם-עַל-הַמֶּלֶךְ טוֹב:  תִּנָּתֶן-לִי נַפְשִׁי בִּשְׁאֵלָתִי, וְעַמִּי בְּבַקָּשָׁתִי. 
3 La reine Esther répondit en ces termes: "Si j'ai trouvé grâce à tes yeux, et si tel est le bon plaisir du roi, puisse-t-on, à ma demande, me faire don de la vie et, à ma requête, sauver mon peuple!
ד כִּי נִמְכַּרְנוּ אֲנִי וְעַמִּי, לְהַשְׁמִיד לַהֲרוֹג וּלְאַבֵּד; וְאִלּוּ לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת נִמְכַּרְנוּ, הֶחֱרַשְׁתִּי--כִּי אֵין הַצָּר שֹׁוֶה, בְּנֵזֶק הַמֶּלֶךְ.
4 Car nous avons été vendus moi-même et mon peuple, pour être détruits, exterminés, anéantis. Si du moins nous avions été vendus pour être esclaves ou servantes, j'aurais gardé le silence; assurément le persécuteur n'a pas le souci du dommage causé au roi.
Ça y est ! Elle a enfin dévoilé son identité. Et lorsque le roi lui demande qui est celui qui fait peser cette menace sur son peuple, elle emploie le terme ra’ (Esther 7:6) :
ו וַתֹּאמֶר אֶסְתֵּר--אִישׁ צַר וְאוֹיֵב, הָמָן הָרָע הַזֶּה; וְהָמָן נִבְעַת, מִלִּפְנֵי הַמֶּלֶךְ וְהַמַּלְכָּה. 
6 Cet homme, répliqua Esther, cruel et acharné; c'est ce méchant (ra’) Aman que voilà!" Aman fut atterré en présence du roi et de la reine.
Esther a parlé de tov et de ra’ au roi. A-t-elle fini sa mission ? On pourrait le penser, mais la réponse est : non. Car jusqu’à présent elle n’a fait que parler des désirs du roi. Si le roi accède à sa demande, ce ne sera que parce que cela lui fait plaisir de répondre positivement à la femme qu’il aime. Mais Esther n’a pas encore placé le roi dans un dilemme qui relève de la morale et non des désirs. Et si elle s’arrête là, alors certes Haman est mort, mais son décret est toujours présent ; le peuple Juif est toujours en danger !
Il va falloir qu’elle parle au roi une quatrième fois. Cette fois-ci, elle commence exactement comme à chacune de ses requêtes, mais elle ajoute une nouveauté (Esther 8:5) « וְכָשֵׁר הַדָּבָר לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ » - « si la chose est convenable aux yeux du roi ». Le terme kacher – כָשֵׁר est justement l’autre définition du mot tov, sa version objective. Il est remarquable qu’il s’agisse de la seule fois de tout le Tanakh où le mot kacher est utilisé. Esther est en train de faire évoluer le roi, elle veut le déplacer de ses désirs vers ce qui est juste et moral de faire. Elle continue et dit « וְטוֹבָה אֲנִי בְּעֵינָיו » - « si je suis tov aux yeux du roi ». Si le roi voit du bien en elle, alors il aura déjà fait un petit pas vers la compréhension du mot tov. Alors elle dit (Esther 8:6) :
כִּי אֵיכָכָה אוּכַל, וְרָאִיתִי, בָּרָעָה, אֲשֶׁר-יִמְצָא אֶת-עַמִּי; וְאֵיכָכָה אוּכַל וְרָאִיתִי, בְּאָבְדַן מוֹלַדְתִּי. 
car comment pourrais-je être témoin de la calamité qui atteindrait mon peuple, et comment pourrais-je être témoin de la ruine de ma race?"
En d’autres termes, elle dit au roi : "Comment peux-tu espérer me voir rester en sécurité dans ce palais alors que tous mes compatriotes sont voués à une mort certaine ?! Comment pourrais-je supporter le ra’, le mal qui les attend ?"
On y est ! Elle a employé tov et ra’ en formulant un argument d’ordre moral : "Si tu m’aimes vraiment, si je suis tov à tes yeux, alors comment pourrais-tu accepter que je sois triste à ce point ?". Mais cela va beaucoup plus loin car, rappelez-vous, jusqu’à présent le roi ne savait pas qu’Esther était juive, maintenant il le sait et ça change tout. C’est la meilleure raison qu’il aurait pour la haïr ; avant elle était anonyme et le roi avait de bonnes raisons de l’aimer mais maintenant qu’il sait qu’elle fait partie de ce peuple "vermine" dont il avait signé la destruction, il pourrait trouver des raisons de ne plus l’aimer. Esther le regarde dans les yeux et lui demande : "M’aimes-tu toujours ? Si maintenant tu sais que je suis juive et malgré tout, je suis toujours tov à tes yeux, alors je te demande de revenir sur ta décision et de considérer mon peuple comme digne de vivre. Si tu acceptes mon identité, alors accepte celle de mon peuple et offre-leur le droit basique de chaque être humain, celui de vivre.".
C’est à ce moment précis qu’Esther a racheté la faute de l’Arbre de la Connaissance. Elle a trouvé un moyen de donner à son mari la connaissance interdite et dangereuse de son identité tout en lui apportant de la clarté morale à son jugement.

La Puissance de l’Amour

Nous avons vu jusqu’à présent que deux histoires du type Arbre de la Connaissance se sont jouées dans la méguila. L’une a été un échec, l’autre un succès. Ce qui émerge d’elles, je crois, est le rôle de l’amour comme force morale pour aller vers le Bien. Mais pour que cette force fonctionne correctement, il faut parfois que l’on pousse la personne qu’on aime à agir de manière différente de celle qu’elle souhaitait.
Commençons par Esther. Elle débute son plaidoyer avec le roi en lui montrant ce qu’il désire. Mais, au fur et à mesure, elle l’emmène là où il n’a pas vraiment envie d’aller. Elle le fait se déplacer d’une vision du tov à l’autre, du tov des désirs au tov qui est correct et juste. Tandis que Zérech ne fait jamais faire ce travail à Haman : elle commence en allant dans le sens de ses désirs et termine aussi en le poussant à aller au bout de ses désirs. Elle veut le rendre heureux : "Si rien ne te satisfait, si malgré tout ce que tu as, tu n’es pas heureux, alors va au bout de tes rêves, construis une potence et tue celui qui t’empêche de vivre le bonheur absolu". La tragédie avec Zérech est qu’elle est convaincue qu’elle agit comme il faut ; elle encourage et donne des idées à son mari pour que celui-ci continue à grandir, en quelques sortes. Que peut-on espérer de mieux comme comportement de la part de son épouse que celui d’une supportrice ?
Si une épouse ne fait qu’aller dans le sens de son mari, coûte que coûte, alors elle ne remplit pas correctement son rôle. En effet, la Torah définit le rôle de l’épouse, dans l’Eden alors que D.ieu est sur le point de former le premier couple de l’Histoire, Il qualifie la femme de (Béréchit 2:18) : « עֵזֶר כְּנֶגְדּוֹ » - « une aide contre lui ». L’épouse est parfois une aide pour son mari mais il arrive aussi qu’elle doive s’opposer à lui. Et, dans de telles situations, c’est en s’opposant à lui qu’elle lui sera d’une grande aide. Elle ne le rendra pas heureux en l’aidant à réaliser tous ses désirs, mais plutôt en lui montrant que parfois ses désirs ne sont pas moraux ou justes à réaliser.
Vous pourriez me rétorquer : « Je ne veux pas d’une épouse qui me juge constamment ! Je veux une femme qui m’aime pour ce que je suis ! ». Je vous répondrais qu’à un niveau profond, ces deux idées, à savoir "faire ce qui est juste" et "aimer l’autre pour ce qu’il est" sont en fait intimement liées. "Aimer l’autre pour ce qu’il est" est la plus grande vérité morale que l’on peut accorder à son époux. Ceci est vrai pour Haman et Zérech ainsi que pour Esther et le roi.
Commençons par Zérech. Quel est le plus beau cadeau qu’elle aurait pu offrir à son mari lorsque celui est rentré à la maison, dévasté par l’idée qu’un homme lui résistait encore ? Elle aurait pu lui répondre : "Regarde-toi ! Tu ne te valorises pas pour ce que tu es. Pourquoi dis-tu que tout ce que tu as déjà acquis ne vaut rien ? Tu dis que tu déteste les Juifs, mais sais-tu qui tu détestes encore plus qu’eux ? C’est toi-même que tu détestes ! Tu devrais arrêter de poursuivre tes désirs et, au lieu de cela, commencer par aimer ce que tu as déjà. Peut-être que ce faisant, tu arriveras à t’aimer. Et si tu ne me crois pas, alors regarde-moi : je ne t’aime pas pour ce que tu n’as pas encore, je t’aime pour ce que tu es, maintenant. Si cela est suffisant pour moi, ne peut-il pas l’être pour toi ?" Si elle avait été capable de lui offrir ce cadeau, cela aurait été une première étape pour l’aider à sortir de sa prison des désirs, à comprendre la véritable signification du tov. Cela lui aurait aussi permis de rester en vie…
Esther, quant à elle, a exactement fait l’inverse avec le roi. Elle demande au roi de l’accepter pour ce qu’elle est vraiment. Elle dit au roi : "ce n’est pas suffisant que tu m’aimes en tant que reine anonyme, je veux que tu saches qui je suis, d’où je viens. M’aimeras-tu alors ? M’accepteras-tu pour ce que je suis ?".
Esther est l’héroïne de la méguila. Elle est parvenue, tout en dévoilant un fruit défendu – son identité – à faire en sorte que le véritable sens du mot tov ne soit pas confondu avec les désirs de son mari. Elle a, en quelques sortes, réparé la faute originelle de Hava.

 Version Imprimable

Traduit librement par Naty à partir d’une série de cours vidéo donnés par Rav Fohrman sur le site alephbeta.org. Le titre original de la série est : « Purim : Redeeming the Sin of Eden ».





[1] Selon l’interprétation du Ramban.
[2] Vous n’êtes pas sans savoir que la méguila est un livre à rebondissements. Pour reprendre  les termes de la méguila elle-même (Esther 9:1) : « וְנַהֲפוֹךְ הוּא » - « ce fut le contraire qui eut lieu (littéralement : et il s’est retourné) ».

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